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La séquence de l'expectateur n°96

Mercredi 6 Fevrier 2013, 16:49 GMT+2Par PrincecranoirCet article a été lu 967 fois
Lincoln, la charge victorieuse, la femme aux revolvers, Lucky Luke (Huth), le solitaire (la Quatrième Dimension)

Les grands sujets réclament les grands auteurs. Thomas Ince, Francis Ford puis son frère John, D.W. Griffith puis Cecil B. DeMille, les plus vieilles légendes du cinéma, les pionniers du septième art dont les parents avaient eux-mêmes vécu sous la présidence d’Abraham Lincoln, ont immédiatement cherché à le ressusciter sur pellicule. S’inscrivant dans cette lignée Steven Spielberg livre à son tour sa vision des derniers mois de la vie du grand homme, s’attachant principalement à son combat politique en faveur de l’abolition de l’esclavage au Etats-Unis. Comportant en creux un hommage à son ami Obama, le réalisateur d’ « Amistad » propose une vision pour le moins compassée du personnage. Se situant dans le contexte agité de la guerre civile, « Lincoln » laisse pourtant la guerre hors-champ, ne montrant des combats que cette ouverture rageuse qui vient nous rappeler qu’il n’a pas l’intention de lisser les faits au bénéfice de l’hagiographie. Cette ouverture dans la boue, la scène hitchockienne de la brouette un peu plus tard, et enfin un long travelling suivant le président chevauchant au milieu des cadavres du champ de bataille, suffisent à témoigner ici ce que d’autres, par ailleurs (les aînés cités plus haut ainsi que tous ceux qui, comme John Huston, se sont appliqués à rendre compte de l’horreur de cette guerre, voir plus bas), ont déjà transposé frontalement à l’image. La guerre ici se joue à la Chambre des Représentants, entre partisans Républicains (qui sont à l’époque les progressistes) et Démocrates (plutôt en faveur du maintien de l’esclavage). Pour suivre les débats, mieux avoir quelques notions par avance des partis-prenants dans cette affaire, Spielberg ne nous épargnant aucune subtilité procédurale, nous plongeant tout de go dans les arcanes institutionnelles complexes du système politique américain au milieu du XIXème siècle. C’est donc sous un flot véhément et logorrhéique qu’il nous accueille, pour un film qui s’annonce indigeste, ennuyeux et pesant. Autant dire qu’il faut s’accrocher pour ne pas être noyé par le script trop dense concocté par Tony Kushner (qui avait déjà plombé « Munich », voir sur ce blog « sur la route de Spielberg »). Spielberg a la main lourde, y compris sur le plan de la mise en scène. La somme de personnages qui traversent l’écran, la nature des enjeux (qui tournent essentiellement autour du refus de reconnaître l’égalité entre Blancs et Noirs et de la fin de la guerre contre le Sud) et les sombres manœuvres politiciennes convergent naturellement vers ce vote final (sur-dramatisé par les symphonies emphatiques de John Williams) dont on sait par ailleurs l’issue. La prestation emperruquée de Tommy-Lee Jones, bien que remarquable, ne suffit pas à emporter cet enjeu au-delà du simple ennui poli. Le versant plus intime de la fresque repose dès lors sur la performance attendue de sa tête d’affiche. Rick Carter, le chef décorateur, raconte : "Je me souviens d’avoir eu la sensation de remonter le temps lorsque Daniel Day-Lewis a pénétré sur le plateau pour la première fois. Je n’oublierai jamais ce moment. Ce n’était pas Daniel Day-Lewis que j’avais en face de moi. C’était le président des États-Unis de 1865, c’était Abraham Lincoln." Ce simple témoignage suffit à rendre compte de cette capacité qu’a cet acteur rare à entrer dans la peau d’un personnage, à le rendre plus vivant que jamais, eut-il existé ou pas. Voir Day-Lewis se mouvoir à l’écran, moduler sa voix et restituer ce phrasé devenu légendaire d’un président très habile pour endormir l’auditoire de ses proverbiales digressions anecdotiques (dont Walter Huston se régalait déjà dans sa prestation pour Griffith) est la principale source de satisfaction du spectateur. On le voit prendre de l’âge, se voûter, vieillir d’un seul coup à force de veilles trop longues et de responsabilités trop lourdes. On devine en le voyant, comme le fait d’ailleurs remarquer l’acteur au journal Studio, que « si Lincoln n’avait pas été assassiné, il n’aurait pas survécu très longtemps après la Guerre de Sécession. » Chacune de ses apparitions traduit l’immense respect que le réalisateur porte à son acteur qui peu à peu, même sur le plateau, disparaît derrière le personnage qu’il incarne. Mais ce respect, magnifié par une reconstitution dans les moindres détails de cette époque, figé à l’image par le sublime clair-obscur du grand chef opérateur Janusz Kaminski, n’aurait pas dû se laisser envahir par la lourdeur de son propos. John Ford, en s’intéressant à la jeunesse du personnage dans « young mister Lincoln », avait su ajouter délicatesse et romantisme à la gravité du personnage avant de figer son ombre dans l’Histoire. Statufié par son aura de grand président, le visage gravé pour l’éternité dans la roche du mont Rushmore, ce Lincoln empêtré dans ses lourds dossiers peine à se montrer à visage humain. Certes Spielberg, comme Griffith très attaché au problème de la cohésion familiale (qui rejaillit sur cet idéal d’unité nationale), le montre proche de ses enfants (son plus jeune fils qui vient se pendre à son cou en pleine réunion). Mais c’est finalement la dernière image de lui disparaissant au fond d’un corridor, figeant sa silhouette pour la postérité, puis prononçant un célèbre discours qu’il veut nous faire retenir. Comme son camarade Eastwood qui tentait de nuancer le visage de l’homme le plus détesté des Américains (« J. Edgar », voir séquence n°71), Spielberg entend humaniser celui est sans doute le personnage le plus respecté de l’histoire des Etats-Unis. Mais il ne s’autorise pas assez à déborder du cadre des livres d’histoire, et les relations de Lincoln avec sa femme (l’épatante Sally Field une fois de plus cantonnée dans un rôle trop secondaire) ou avec son fils aîné (Joseph Gordon-Levitt fait presque de la figuration) restent confinées à la portion congrue de ces deux heures et demi de récit. Alors qu’il avait entre les mains un sujet qui déchaîne les passions, Spielberg échoue pour une fois à faire un film passionnant. 

 

La traduction française des titres originaux n’est pas toujours très heureuse. Comme les symphonies des grands compositeurs, les « charges » du western menées par les plus prestigieux metteurs en scène, exhalent un véritable parfum de chef d’œuvre. Elles dissimulent également un intitulé autrement plus poétique que celui qu’on voudrait imposer au spectateur francophone. La « fantastique » de Walsh par exemple est explicitement plus dévastatrice sous l’appellation « they died with their boots on » (voir sur ce blog « l’Ouest de Walsh »), et celle de John Ford, soit-disant « héroïque », revêt des atours plus romantiques lorsqu’on fredonne « she wore a yellow ribbon ». Il en est une autre qui pourrait s’intercaler sans honte entre les deux grands monuments précédents, c’est « la charge victorieuse » signée tout de même de l’immense John Huston. Comme les précédentes, cette « charge » dissimule sous son uniforme triomphaliste le titre d’un roman militaire certes, mais qui pose un regard nuancé sur la guerre civile. « The red badge of courage » fait référence à cette décoration écarlate qui s’épingle sur la poitrine au niveau du cœur et dont voudrait se prémunir tout soldat sain d’esprit. Cette médaille de sang permet de s’éloigner des affres du front, momentanément pour les plus chanceux, mais définitivement si elle s’inscrit en épitaphe sur une petite croix blanche. Si Huston s’empare de ce roman très célèbre du journaliste Stephen Crane, c’est pour mieux affirmer sa détestation de la guerre, expérience douloureusement vécue en tant que cinéaste aux armées durant la seconde Guerre Mondiale. L’auteur de « la Bataille de San Pietro » (film jugé trop démoralisant par l’armée US) déplace ses faits d’armes au temps de la guerre de Sécession, épousant le parti-pris de Crane (qui n’est autre que celui de Stendhal dans « la Chartreuse de Parme ») qui montrait la bataille à travers le point de vue subjectif et parcellaire d’un simple fantassin. Suprême ironie, le rôle du soldat Henry Fleming est confié à Audie Murphy, acteur de vingt-sept ans au visage éternellement juvénile (il est surnommé « the youth » au générique de fin), mais surtout connu à l’époque pour être le soldat le plus décoré des Etats-Unis ! « Il a une sorte de génie, expliquait Huston à Tavernier. Lorsqu’il est possédé par la violence, il se déplace comme s’il était un ange…Il a des moments de dépression. » Lorsque Huston filme son visage en gros plan, dans des cadrages qui rappellent à la fois la fébrilité intense du Film Noir (le réalisateur vient de signer un des fleurons du genre « Asphalt Jungle » voir revue n°99), mais aussi une forme de hiératisme bergmanien, lorsque se lit dans son expression, dans son regard, la détresse d’un soldat envahi par la peur, le doute, on peut croire qu’il revit à ces instants précis les hauts faits d’armes qui ont fait de lui le héros de la bataille de Colmar en 1944. L’impressionnante incarnation du soldat Murphy apporte sans conteste le cachet d’authenticité voulu par le metteur en scène. Celui-ci accompagne son parcours de travelling et panoramiques saisissants qui embrassent le regard éberlué de la compagnie arrivant sur le théâtre des opérations. Après une introduction au récit qui s’intéresse à l’impatience mêlée d’angoisse de ces fantassins qui veulent en découdre avec les Confédérés, il traverse champs et bois pour planter son récit au pied d’une colline ardemment défendue par un détachement de rebelles solidement installés sur les hauteurs. Dans cette amplitude spatiale vertigineuse, même une charge de cavalerie lancée à l’assaut des barricades ennemies se perd, au son de la canonnade incessante, dans l’immense nébuleuse du paysage. L’âpreté et la violence du combat qui s’ensuit fait de ces ancêtres des GI à la recherche du soldat Ryan en Normandie des animaux apeurés et désorientés, dépourvus comme nous de toute vision d’ensemble du conflit. Avant même son film-fleuve « Naissance d’une Nation », D.W. Griffith avait déjà, dans « The battle » (voir séquence n°70), illustré ces batailles rangées de la guerre de Sécession où l’on se tire de dessus à seulement quelques mètres de distance, à peine camouflés par la fumée des canons. Il y racontait l’histoire d’un déserteur effrayé par l’horreur des combat qui y retourne néanmoins galvanisé par un idéal renaissant. Dans « la charge victorieuse », c’est une blessure à la tête qui ramène Henry Fleming au combat, un choc qui fait office de prise de conscience. Une prise « d’inconscience » pourrait-on dire même tant le simple soldat parvient à soulever derrière lui l’enthousiasme d’une troupe remotivée par la combativité et la ferveur aveugle dont fait montre le héros. L’acte de bravoure est pourtant teinté d’un sentiment de profonde amertume et de terrible gâchis, à l’image de la bannière de l’Union finissant en lambeaux au sommet de la colline, rejoignant dans un élan dramatique et sublime, celle qu’un soldat confédéré agonisant essaie tant bien que mal de tenir à bout de bras. Deux Amériques, celle de l’Ohio et du Tennessee, se font face dans ce combat fratricide capturé dans un Noir et Blanc qui évoque davantage les clichés pris sur les champs de bataille de Matthew Brady que les grandes fresques peintes à la gloire de l’armée du Nord. Loin d’être cantonnée hors champ, la mort s’invite à l’écran, saisissant les individus dans un dernier instant contemplatif  (lorsque s’effondre le très « lincolnien » John Dierkes) ou abandonnant les corps aux injures de la nature (le cadavre pourrissant que contourne la colonne en route vers le champ de bataille). Pourtant, lorsque la nuit tombe, les ombres deviennent fantomatiques et les situations presque irréelles. Une conversation avec une sentinelle ennemie invisible postée sur l’autre rive du fleuve enjoint Fleming de se prémunir de ce « red badge » qui l’attend s’il se découvre trop tandis qu’un peu plus loin surgit, à la lueur d’une lanterne, la silhouette rondouillarde d’Andy Devine qui semble passer par là après s’être échappé d’un film de John Ford. Ces instants de suspension vont jusqu’à prendre des atours fantasques lorsque Fleming surprend le général nordiste, se croyant seul sur son cheval blanc, en train d’exulter comme un gosse après la victoire. Plus loin le film de Huston se veut  méditatif le temps de cette contre-plongée saisissant la lumière filtrant à travers les branches des grands arbres sur fond de chants d’oiseaux. « Ils ne perdent pas de temps. Dès que les combats cessent, ils se remettent à chanter » constate un soldat Fleming, une ligne de dialogue qui n’aurait sans doute pas dépareillé dans un film de Terrence Malick. Cette mosaïque impressionniste qui fait tâche dans la production formatée du système hollywoodien ne fut hélas pas du goût du public, conduisant les studios à amputer le film de moitié. « The Red Badge of Courage est l’épave superbe et insolente d’une des plus meurtrières batailles du règne hollywoodien. » écrit Robert Benayoun. Même réduit à moins d’une heure dix, ce qu’il en reste suffit à en faire un très grand film, un monument qui s’ajoute à l’œuvre immense de John Huston.

 

On retrouve la dégaine d’ivrogne d’Andy Devine dans un western méconnu d’Allan Dwan intitulé par chez nous « la femme aux revolvers ». Le film met en scène deux célébrités du banditisme popularisées par les albums de Goscinny et Morris : les frères Dalton et Belle Starr. Cette association de malfaiteurs totalement fantaisiste mais néanmoins détonante prend, sous l’objectif de Dwan, un tour assez farfelu. Certes, les frangins hors-la-loi n’ont rien de commun avec la bande de quadruplés idiots des albums de Lucky Luke, pas plus que ladite criminelle n’est comparable à la dinde plumée par l’homme qui tire plus vite que son ombre. Les atouts, la Belle Starr du film ne les planque pas dans son chapeau à plume d’autruche, elle préfère s’en servir pour rembourrer son décolleté généreux. Il faut dire que la donzelle n’est pas novice en la matière. On a en effet déjà vu Jane Russel, égérie du milliardaire détraqué Howard Hugues, repousser les élans fougueux d’un Billy the Kid dans un notoire « Outlaw » (voir revue n°2). La brune sulfureuse et plantureuse se préfère ici en blonde pour s’acoquiner avec un patron de salle de jeu dont le coffre bien garni attire toutes les convoitises. Même si Bob Dalton (Scott Brady jamais très loin de la belle brune) en pince pour elle, et que le loyal Mac en ferait également son affaire, la Belle du Montana n’a d’yeux que pour Tom Bradfield pourtant campé par un George Brent bouffi et un peu défraîchi. Lorsqu’il tourne ce film, Allan Dwan n’en pas non plus à ses premières armes, loin s’en faut. Avec déjà plusieurs centaines de films à son actif (dont un bon paquet de westerns), on peut dire qu’il connaît son métier et ne manque pas de le rappeler à l’image. Il partage avec ses amis Raoul Walsh et Leo McCarrey un certain sens du rythme qui se retrouve sur l’écran. Ainsi, le film déroule son tempo échevelé sur un peu plus d’une heure et quart, laps de temps suffisant pour nourrir son western de péripéties enlevées. L’amateur aura donc son lot de cavalcades à brides abattues, de fusillades urbaines et rurales, de bagarres viriles et de braquages foulard sur le nez. Tout le folklore est bien là dans un cocktail efficace mais sans surprise. La facture générale du scénario (pourtant signé Horace McCoy) ne le fait en effet pas entrer au panthéon des meilleurs titres de ce réalisateur pourtant adoubé par les cinéphiles. Pire même, c’est la couleur qu’il prend qui déçoit. Tourné par la firme Fidelity Pictures dans un abominable procédé Trucolor complètement délavé, « Montana Belle » sort toutefois sous la bannière prestigieuse d’une RKO alors sous le joug tyrannique du magnat Hugues. Le film se présente en réalité comme un véhicule à la gloire de la star Jane Russel, poupée gonflée aux fantasmes de son Pygmalion richissime. Il faut bien avouer qu’elle n’est pas très crédible en femme élevée à la dure, recherchée par les autorités (lorsqu’elle entre dans le récit, elle n’en est pas à son premier forfait). A la fois tireuse d’élite et meneuse d’hommes, elle est cependant loin de rivaliser une seule seconde avec les parangons du genre que furent Joan Crawford ou Barbara Stanwick dans leur respectifs chefs d’œuvre « Johnny Guitar » et « Forty Guns » (voir revue de Vincimus n°1). Mais son côté fourbe et manipulatrice, usant de ses charmes pour s’attirer les faveurs des mâles dominants, l’est en revanche un peu plus. Elle n’en est pas moins une femme qui se laisse adoucir par le luxe de quelques belles toilettes et le confort d’un bain bien chaud, et surtout, très fleur bleue, succombe au charme élégant d’un homme qui la prend telle qu’elle est. Tous ces belles déclarations d’amour ne peuvent bien évidemment pas se départir de quelques chansonnettes susurrées par la jolie cocotte portant résille, bustier proéminent et plumes au derrière. Voilà qui ne manque pas de faire sourire, comme le traitement réservé aux quelques indiens qui passent dans le champ de la caméra. Mis à part ce Cherokee à la langue facilement pendue, il y a un certain Ringo, un brave taciturne et méfiant comme doit l’être tout représentant de la nation Sioux. « Woman looks like a squaw but rides and shoots like a man » admet finalement le fier guerrier qui tombe lui-aussi sous le charme irrésistible de la dame. Lui obéissant au doigt et à l’œil, il accepte même de revêtir un costume trois pièces, quitte à passer pour un pingouin au sein de la « Bird cage » qui les accueille. Il se montre en tous cas autrement plus attachant que le gang des Dalton emmené par le ronchon Emmett, tout juste là pour servir de cible aux winchesters des hommes de loi. Puisqu’il faut bien faire la preuve dans cette histoire que le crime ne paie pas, ils seront les victimes toutes désignées d’un script qui ne les épargne guère. Quant à la Belle, devenue de moins en moins rebelle, on imagine qu’elle trouvera bonheur et félicité dans les bras de la légalité non sans avoir, bien entendu, payé sa dette à la société. Et si la fin réelle de Belle Starr fut toute autre, c’est en tous cas ce que ce petit Dwan nous dit.

 

Au pays de Goscinny, Il y a parfois du goudron et des plumes qui se perdent. Prenez par exemple le cas de « Lucky Luke », adaptation affligeante par James Huth de la célèbre bande-dessinée du grand René et de son comparse Morris, voilà un bon candidat au pilori. En voulant suivre la piste de la fructueuse franchise « Astérix », le réalisateur oublie qu’il lui faut plus qu’une demi-star de l’humour (à l’époque Dujardin n’est pas encore oscarisé) et un scénario griffonné à la va-vite pour nous donner la banane et faire un carton critique. Si le film attirera un public nombreux de badauds curieux (les mêmes qui veulent voir les Freaks quand il vont à la foire ?), il ne fera pas sauter la banque pour autant (surtout que celle-ci porte le nom du réalisateur dans le film). Il lui manque surtout du talent pour faire mouche car son humour tire à blanc. C’est bien simple, on dirait qu’à chaque scène « Lucky Luke » rate sa cible. Pas drôle une seule fois, la caméra jamais placée là où il faut, quand on sort de ce film, c’est comme si on sortait de boîte de nuit, assommé par la bêtise et groggy par une mise en scène des plus hideuses. On a l’impression d’avoir traversé ce désert cinématographique dans un état second à force de s’en être pris pendant plus d’une heure et demi de grands angles tordus, de contre-plongées outrancières, de zooms en pleine poire, de gros plans façon westerns spaghettis tout moisis. Huth se croit peut-être habile pasticheur mais se vautre dans la contrefaçon de basse qualité. Il s’avère que l’adaptation à l’écran du style graphique de Morris a tout d’une planche savonneuse sur la laquelle quelques autres se sont ramassés les pires gadins (le français Philippe Haïm ou encore le blond vénitien Terence Hill). Ayant lui-même très largement puisé dans le référentiel cinématograhique, il n’était peut-être pas si nécessaire d’insister sur l’aspect cartoonesque de la chose. Si encore, le réalisateur jouait sur le burlesque. Mais non, il livre ses dialogues pré-mâchés à ses acteurs, un texte qui bien entendu n’arrive pas à la moitié de l’épaisseur d’une semelle de botte du grand René. Lui savait parodier son genre favori à merveille, jouant subtilement avec les codes du western. Son Jesse James était une sorte d’idéaliste un peu bohème dont le frère Frank récitait en effet quelques vers shakespeariens. Ici, même campé par un toujours excellent Melville Poupaud, les traits ne sont plus exagérés, ils sont écrits en gras et soulignés à chaque dialogue des fois qu’on aurait pas tout bien compris. Même chose pour Billy the kid livré en pâture à un Michael Youn toujours prompt à en rajouter des tonnes, et pour la pauvre Sylvie Testud qui doit trouver que son rôle de Jane est vraiment une calamité. Même le cheval, pourtant si drôle dans les livres, ne trouve pas un seul instant par la voix de Bruno Salomone le moyen de nous arracher un rictus (tout juste un clin d’œil de complicité quand Dujardin lui dit qu’il ne serait jamais arrivé là sans lui). On se rend bien compte ici que le bancal « Brice de Nice » ne tenait que sur la performance de Jean Dujardin, sur un personnage rôdé dans ses sketchs pour la télé. Hélas, dans le costume trop grand du meilleur tireur de l’Ouest, son rire chamelier ne suffit plus. Jean devient John, donne un prénom, un passé et le goût de la vengeance à ce personnage que l’on adorait au contraire stoïque et laconique, traversant sans broncher et les yeux fermés chacune de ses aventures. Finalement, c’est comme si James Huth n’avait rien compris à la BD originale. Et s’il fallait, pour s’en persuader, reprendre une réplique de ce film atroce, ce serait : James, « T’as tout fait à l’envers ».

 

Vingt-cinq ans avant d’embarquer Charlton Heston, George Kennedy, Linda Blair et toute un équipage de vedettes sur le retour dans un catastrophique « 747 en péril », Jack Smight s’était adonné au vol spatial dans « le solitaire », septième épisode de la première saison de « The Twilight Zone ». C’est Jack Warden qui s’y colle cette fois, abandonné sur un cailloux stérile de six mille kilomètres sur neuf, flottant dans la ceinture d’astéroïdes à des millions de miles de la Terre. Il est James Corry, un détenu de droit commun condamné à cinquante ans de réclusion pour un crime dont il se dit innocent. Cinquante longues années (autant dire perpète) à demeurer éloigné de toute vie humaine, seul abandonné au fin fond de l’espace intersidéral. Pire que le bagne, voire la peine de mort : l’exil. Un coin de désert perdu dans la Vallée de la Mort, une petite cabane en taules, une vieille guimbarde d’un autre âge et une image en transparence d’une fusée Saturn en plein atterrissage pour faire la blague, il n’en fallait pas plus à la fin des années cinquante pour camper un univers science-fictionnel. Comme Bradbury ou son ami Matheson, le scénariste Rod Serling se satisfait de ce dispositif minimal qui néanmoins nous donne la chair de poule. Voir la vieille trogne décomposée de Warden, celui qui incarnait à peine quelques mois plus tôt un adepte de la solution la plus expéditive dans « 12 hommes en colère » de Sydney Lumet (réalisateur avec qui il retravaillera d’ailleurs plus tard), se lamentant en voix-off de sa condition de banni, a quelque chose de fascinant autant que d’effrayant. Voilà un homme qui purge sa peine dans la souffrance, qui paie sa dette au prix fort sans que cela ne nous émeuve vraiment. « Vous me fendez le cœur » jette plein de morgue à la figure du détenu à ciel ouvert un des spatio-manutentionnaire venu le ravitailler. Apportant un peu plus d’empathie, le responsable du ravitaillement Allenby (John Dhener, ex-Pat Garret dans « le gaucher » d’Arthur Penn, voir revue n°34) n’est pas venu les mains dans les poches. La mystérieuse caisse qu’il dépose à l’infortuné Corry contient une drôle de surprise destinée à améliorer l’ordinaire des quarante-six piges qu’il lui reste à tirer. Comment se gère la solitude ? Cette problématique philosophique mise en lumière au début du XVIIIème siècle par Daniel Defoe, trouve dans le format réduit de la série inventée par Serling, une nouvelle approche réflexive. En adjoignant à son « Robinson » de l’espace un « Vendredi » d’une nouvelle génération, il ouvre le débat sur ce qui définit un être humain, ce qui caractérise l’attachement à autrui, si tant est qu’autrui appartienne au même genre. Vaste débat que cet épisode laisse bien évidemment en suspens, comme une invitation à prolonger mentalement son séjour sur ce rocher à la dérive dans « la Quatrième Dimension ».

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Cet article a été commenté 18 fois | Ajouter un commentaire | Revenir en haut | Aller en bas

borat8 dit

Spielby signe un film un peu trop longuet mais néanmoins intéressant. Il n'a pas fait le film en vain. J'ai remarqué aussi que Gordon Levitt était trop peu présent. Néanmoins Day Lewis est encore une fois iconique et Tommy Lee Jones est magnifique.
Lucky Luke a une belle photo, de beaux costumes, mais un humour qui ne marche pas et pourtant Dujardin s'en donne à coeur joie. Mais il fait un peu trop Brice de Nice. Or, ce serait plutôt John Wayne qu'il fallait avoir comme modèle.

Mercredi 6 Fevrier 2013, 17:06 GMT+2 | Retour au début

Lucky Luke" ... une adaptation fidèle à la BD je trouve mais Lucky fermier qui prend 2/3 du film gâche tout... 1/4

Lincoln"... beaucoup aimé, pour moi le meilleur Spielberg depuis des lustres. Je comprends qu'on puisse lire que c'est trop scolaire mais les coulisses du pouvoir ce n'est pas non plus un film d'action. La plupart sont frustré parce qu'il n'y a pas eu le côté "...Ryan" versus Sécession... 4/4

Mercredi 6 Fevrier 2013, 17:49 GMT+2 | Retour au début

Je vous trouve tous les deux bien cléments vis à vis de cet imbitable "Lucky Luke" qui font honte à l'humour de Goscinny, vraiment. Il faut absolument oublier cette injure et se replonger dans les BD qui, elles, sont vraiment drôles.

Sur "Lincoln", je crois qu'on n'a pas vu le même film : je ne garde que le souvenir d'un film pompeux, cérémonieux, condescendant et sans la moindre once d'ambiguité sur le personnage. Le fait que Spielberg ait choisi de privilégier l'aspect parlementaire, cherchant malgré tout par tous les moyens de créer du suspens dans l'imbroglio politico-constitutionnel, n'arrange pas les choses. D'autres savaient filmer ça très bien (Preminger, Pollack). Ca a beau être Spielberg, je suis désolé ça ne fonctionne pas. Certes c'est très beau, Dany joue très bien, Tommy itou, les rôles de second plan sont très bons également (Walton Goggins que j'adore se retrouve à la fois chez Spielberg et chez Tarantino, c'est le début de la consécration pour "Boyd Crowder" !) les costumes sont superbes, les lumières magnifiques, mais c'est long et c'est lourd...

Mercredi 6 Fevrier 2013, 20:33 GMT+2 | Retour au début

borat8 dit

Pas tellement élogieux au contraire vu que je dis que c'est du niveau de Brice de Nice. Reste que la photo et les costumes sont bons.
Je trouve au contraire que le portrait de Lincoln se base sur ses émotions. Il ne veut pas que son fils aille à la guerre à cause de la mort de son premier film. Il risque de perdre toute crédibilité auprès des politiques plus d'une fois. Mais je confirme c'est un peu trop long et c'est le moins bon film de Spielberg depuis La guerre des mondes.

Mercredi 6 Fevrier 2013, 21:31 GMT+2 | Retour au début

Le problème du fils qui veut s'engager ça prend tout au plus un quart d'heure (en comptant la crise de nerfs de la mère), et on oublie assez vite le poids que cela peut représenter dans la négociation pour la paix. Quand à ses tractations politiques, elles sont expédiées en fin de film juste avant le vote après avoir brassé du vide pendant un bon bout de temps. Même le portrait intime est assez terne. En choisissant de ne couvrir que cette courte période (certes intense), il échoue à montrer le vieillissement d'un homme sous le poids des responsablilités. Il semble finalement être le même du début à la fin. Ford au contraire, en s'intéressant à sa jeunesse, montrait l'évolution d'un fils de bûcheron accédant à une stature présidentielle.

Jeudi 7 Fevrier 2013, 12:41 GMT+2 | Retour au début

Je rejoins ta critique de Lucky Luke. On finirait presque par regretter la version avec Terence Hill (j'exagère beaucoup).

Jeudi 7 Fevrier 2013, 12:46 GMT+2 | Retour au début

D'accord pour Lincoln, du petit Spilby donc... Dommage, même si la reconstitution a l'air convaincante dans la bande annonce.

Pour ce qui est de Lucky Luke, cette harangue offusquée ne me surprend guère, j'ai déjà essuyé celle d'Oliver... J'ai fait pire que Sélénie je crois, en trouvant qu'il y avait dans les effets numériques tape à l'oeil de bons clins d'oeil aux BD. Et c'est à peu près tout en effet, tant le film prend ses aises de façon inappropriée... Et qui s'oublie assez vite à en juger par mes vagues souvenirs de la chose...

Jeudi 7 Fevrier 2013, 13:38 GMT+2 | Retour au début

Au contraire j'ai bien ressenti toute l'ambiguité de Lincoln... Pas foncièrement anti-esclavagiste mais il sentait qu'il avait besoin de cet amendement, plusieurs passage l'indique à tel point que certains de ses plus proches collaborateurs doutent (même son épouse).

Jeudi 7 Fevrier 2013, 19:19 GMT+2 | Retour au début

En publiant, je ne pensais vraiment pas que cette infamie consternante commise sur le cadavre de Goscinny susciterait autant de coms.

Finalement ce "Lincoln" n'aura pas mon vote mais, qui sait, un jour peut-être réviserai-je mon jugement au regard de l'ampleur qu'il prendra au sein de l'oeuvre de Spielberg.

Jeudi 7 Fevrier 2013, 20:49 GMT+2 | Retour au début

Vu Lincoln hier et je suis d'accord : pas du grand Spielberg. Il manque la souplesse de ses plus belles œuvres et le portrait de Lincoln demeure incomplet même si on saisit parfaitement son ambiguïté. Mais les 2h25 passent parfaitement, ce qui est déjà beaucoup.

Samedi 9 Fevrier 2013, 09:24 GMT+2 | Retour au début

Flow dit

Ah mais il meurt à la fin Lincoln ? Merde, je dormais ^^
Plus sérieusement, le film est chiant. Même si on sent l'implication de tout le monde, on ne peut pardonner ça. Un film ne doit pas être chiant. Point. Quand on y ajoute la naïveté de Spielberg on obtient un film vite oubliable.

Samedi 16 Fevrier 2013, 14:01 GMT+2 | Retour au début

Eh bien ce jugement implacable vient enterrer définitivement le film.

Sur la question de l'ennui durant un film, je ne partage pas forcément le même avis. L'ennui peut avoir des vertus élégiaque. Mais lorsqu'il s'accoquine avec la lourdeur sulpicienne de ce biopic, c'est hélas un très mauvais alliage.

Samedi 16 Fevrier 2013, 20:18 GMT+2 | Retour au début

hpl dit

J'ai vu Kill List ce matin et je rejoins ta critique (peut être pas jusqu'à le classer dans le palmarès, mais bon). L'ambiance glauque est parfaitement rendu, le poids de l'échec social et moral qui pèse sur les épaules des protagonistes suffit à les entraîner loin et le choix de certains artifices de présentation (les intertitres, les voix qui débutent une nouvelle scène alors que l'ancienne est toujours affichée à l'écran) est plutôt pertinent. Je suis peut être plus mitigé sur la relative intelligence du script. Il est vrai que peu de réponses sont apportées, que de nombreuses pistes sont possibles (notamment celle de la réhabilitation que tu évoques) mais on se demande aussi parfois si ce n'est pas juste un manque d'idées. Mais bon, le tout reste bien ficelé, très prenant et prometteur. J'attends de voir Tourist (je me le garde pour les vacances !)

Dimanche 17 Fevrier 2013, 16:35 GMT+2 | Retour au début

La teneur allégorique du script est clairement revendiquée par le réalisateur. C'est d'ailleurs ce qui fait le principal intérêt de "Kill list", en plus d'être un conte horrifique plutôt original (ils sont peu les films à aller voir d'aussi près du côté de "the wicker man")

Dimanche 17 Fevrier 2013, 21:48 GMT+2 | Retour au début

@borat8 tu as dit: "Il ne veut pas que son fils aille à la guerre à cause de la mort de son premier 'film'." je me suis dit de quel "film" il parle? après j'ai su que tu voulais parler de son "fils" et j'ai moins ris. mistergoodmovies.net

Mardi 19 Fevrier 2013, 10:36 GMT+2 | Retour au début

Il n'y a pas d'idéal dans "Lincoln", simplement la lecture opportuniste d'un homme du XXIe, un propagandiste avec une série d'épopées de retard. J'ai trouvé que Spielberg savait diluer toute cette foule d'anecdotes politiques, jouant parfois des formalités, notamment avec sa conception du "radical republican". Le problème est simple, c'est un produit "progressiste" et condescendant, académique et sans aucun égard ni pour les antagonistes à l'abolition, ni même pour son sujet, objet purement annexé au profit de la "bonne conscience" sans engagement (certainement pas intellectuel ou idéologique, mais même pas moral).

Pour "Lucky Luke", je n'avais pas été à ce point sidéré ; mais je ne suis pas certain de vouloir le revoir un jour.

Jeudi 21 Fevrier 2013, 19:48 GMT+2 | Retour au début

Cette lecture "orientée" du "Lincoln" de Spielberg va peut-être un peu au-delà du simple jugement esthétique.

Quant à "Lucky Luke", plus que de la sidération, c'est un sentiment de consternation qui m'a saisi en le voyant.

Jeudi 21 Fevrier 2013, 23:18 GMT+2 | Retour au début

neil dit

Compassé ce Lincoln, oui. Un ennui poli nous étreint tandis que Daniel Day-Lewis livre une bonne prestation, mais trop studieuse pour être honnête.

Dimanche 3 Mars 2013, 19:13 GMT+2 | Retour au début