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La séquence de l'expectateur n°95

Jeudi 31 Janvier 2013, 20:52 GMT+2Par PrincecranoirCet article a été lu 3956 fois
Matrix, Lilly Turner, Frisco Jenny, Vous ne l'emporterez pas avec vous, The Master

Qu’on y adhère ou non, les frères Andy et Larry Wachowski ont avec « Matrix » posé un jalon. Intrigants à leur sortie, puis peu à peu dénigrés par les uns alors que les autres les encensent, les objets de culte comme celui-ci finissent par transcender toute approche critique, échappant à toute forme d’exégèse. « J’aime à penser que le film va révolutionner le film d’action, c’est un film vraiment spectaculaire » déclarait à sa sortie le producteur Joel Silver. Il ne se doutait pas que son argumentaire publicitaire prendrait une telle allure prophétique. Pour la Warner, le projet avait sans doute de quoi dérouter sur le papier, d’autant plus que les gages avancés par les deux frangins se limitaient à un sympathique succès d’estime pour un thriller bien troussé intitulé « Bound ». En leur mettant dans les pattes un Keenu Reeves à l’époque encore très bankable et un gros paquet de dollars pour monter quelques décors baroques et faire chauffer les processeurs, Silver et ses associés n’étaient pourtant pas assurés du succès. Le Jackpot, ils le doivent à la virtuosité d’une mise en scène dopée au vidéo game, à des emplois inédits du ralenti (le désormais célèbre « bullet time »), à ces croisements de genres particulièrement audacieux (alliage du kung-fu, du Film Noir et de la SF nippone), et à l’emploi d’une bande-son techno-punk qui fait entrer l’actioner dans l’ère du divertissement clipesque. Certes Don Davis signe avec ce film une partition passée à la postérité, mais ce sont bien les Prodigy, Rammstein et autres Rob Zombie (qui n’avait pas encore troqué ses guitares pour une caméra) qui sont les principaux bénéficiaires de cette franchise lucrative. En quelque sorte, Andy et Larry Wachowski terminent la décennie 90 comme l’avait entamée un certain Quentin Tarantino : après avoir dépoussiéré le polar, ils explosent à l’écran dans un feu d’artifice de culture pop, laissant s’exprimer leur amour des « mauvais » genres et du film de série B. Mais là où finalement Tarantino crée un véritable dialogue avec ses références, les Wachowski se contentent de pomper furieusement à la source de leurs influences (Mamoru Oshii devrait peut-être songer à leur faire un procès en plagiat tant Matrix ressemble à une version live de « Ghost in the shell ») pour en livrer une version remâchée et pas toujours très « digest ». Rhabillé par les nombreux fans d’oripeaux philosophiques (Nietzsche et Baudrillard) et littéraires (Gibson, Dick et Carroll), ce conte crypto-métaphysique vient s’empaler sur un discours fumeux et sentencieux avec lequel il entend s’élever au-dessus de la mêlée du cinéma d’action. « Matrix » reste heureusement assez lisible durant une bonne moitié de film, cherchant à nous éveiller de façon ludique à cette nouvelle conscience virtuelle. L’ambiance très sombre, voire paranoïaque, s’articule selon un jeu de piste labyrinthique qui lève avec parcimonie le voile de mystère qui entoure les différents personnages qui viennent croiser la trajectoire du hacker Néo : cette femme aux facultés étonnantes qui se défait d’un bataillon de policiers surarmés avec une facilité déconcertante, ces « G-Men » impassibles et antipathiques qui semblent en savoir plus long que nous, et surtout cet interlocuteur omniscient qui connaît les passages secrets qui mènent au pays des merveilles, qui sont-ils vraiment ? Sa facture pompière, son final enflé, ainsi que la somme des références qu’il charrie dans son sillage ne doivent pas faire oublier que « Matrix » est sans doute le premier représentant du genre à aborder, à l’aube de l’Internet accessible à tous, la question de l’environnement virtuel numérique. Jusqu’alors, l’irruption des effets spéciaux numériques se limitait à quelque cyborg accroc au morphing, des dinosaures s’ébrouant gentiment dans un parc d’attraction, voire des jouets domestiques s’éveillant à la conscience dans le dos des « êtres humains ». Les frères Wachowski proposent avec leur film de franchir le pas, nous invitent à nous laisser guider par le lapin blanc vers l’autre côté du miroir, à faire le chemin inverse de Tom Baxter dans « la Rose Pourpre du Caire », à savoir aller jeter un oeil de l’autre côté de l’écran pour voir si la vie y est plus belle. « Suis-je au Paradis ? » se dit Néo en découvrant comme chaque spectateur l’envers du décor. « Tu en es très loin » lui répond son guide Morpheus. Paradoxalement, la problématique la plus intéressante qui accompagne les visions sidérantes de ce monde à venir (les toujours impressionnantes pouponnière d’humains, les champs de cocons cultivés par les machines offrent pour la première fois une vision animée des fantasmes suscités par des tonnes de couvertures de romans de SF) est moins celle de l’émergence d’un messie libérant l’humanité de ses chaînes, que celle qui habite les deux meilleurs personnages secondaires de l’histoire : l’agent Smith et Cypher. Hugo Weaving trouve ici le moyen d’accéder à la célébrité tandis que Joe Pantoliano renoue avec les frangins pour un rôle en demi-teinte assez soigné. L’humain voulant redevenir l’esclave volontaire de la Matrice, le programme cherchant à s’en affranchir, ces intérêts antagoniques constituent une dialectique autrement plus passionnante que cette quête d’un éventuel Elu. Quoi de plus humain en effet que d’aspirer à une vie de jouisseur, une marionnette qui voudrait « être quelqu’un d’important, comme par exemple un acteur » ? Ce désir superficiel qui anime le traître de l’histoire n’est finalement pas différent de celui de bon nombre de personnes attirés par les feux de la gloire médiatique. Le monde de la Matrice est aussi une vitrine de marques auxquelles succombent finalement les héros. C’est une réalité virtuelle où ils peuvent laisser s’exprimer leurs fantasmes (la fille en robe rouge), leurs envies de violence (l’arsenal que convoque Néo avant le combat final) ou leurs penchants narcissiques (la mode du long manteau de cuir et des fines lunettes noires). On voit d’ailleurs passer dans le champ de la caméra plusieurs téléviseurs, petites boîtes magiques renfermant les images d’un monde trompeur et factice qui servent à endormir les consciences et stimuler nos aspirations consuméristes. A l’inverse, l’agent Smith veut s’émanciper de ce simulacre qui le dégoutte, redevenir cette pluie de chiffres sans importance ni conscience. Etres retors à cet univers conceptuel, ils représentent les véritables anarchistes du système, partisans du nihilisme ou de l’ignorance. Ils représentent en quelque sorte tous les spectateurs venus se vider la tête devant un spectacle décérébré obligés de se fader ce pouding pseudo-intellectuel en guise de garniture de luxe. Bref, tous ceux qui auraient fait le choix de la pilule bleue.

 

Dans les années trente, la Warner choisit de surfer sur la vague misérabiliste de la Grande Dépression. De tous les films produits, « Lilly Turner », s’il n’est pas un des phares de la filmographie de William A. Wellman, est incontestablement un film attachant. Cela tient peut-être à son actrice principale la « grande » Ruth Chatterton (comme aimait à l’appeler la célèbre critique Pauline Kael). A quarante ans, l’actrice n’est plus franchement une débutante. Elle a grimpé en haut de l’affiche à l’époque du muet et continue à faire montre de charmes affriolants et d’un caractère bien trempé lorsqu’on l’invite à s’exprime de vive voix. C’est « la femme la mieux galbée au monde » comme le clame l’argumentaire du docteur McGill pour vendre ses potions, elle plait autant aux jeunes qu’aux messieurs plus âgés. Elle fait tourner les têtes des teutons costauds comme celle des patrons escrocs. Son charme est son arme principale, celle qui lui permettra de rester digne face à l’adversité, de se tenir droite contre vents et marées. « Lilly Turner », avant de se retracer l’itinéraire d’une troupe de charlatans-bonimenteurs jetés sur les routes du pays comme nombre de nécessiteux, est surtout un très beau portrait de femme (il s’en payera une tripotée plus tard dans son épatant western « westward the women », voir revue n°77). Pas une femme dans le besoin semble-t-il si on juge par les toutes premières scènes du film. Mais comme pour annoncer que le réalisateur des « beggars of life » s’intéresse plus aux petites gens qu’aux nantis, c’est par la porte de service que l’on entre chez les Turner. Un beau mariage avec une vedette de Broadway et le « everything’s gonna be allright » de la fille à sa mère inquiète se change immédiatement en une lune de miel désenchantée. Comme souvent, Wellman s’attache ici plus volontiers aux individus pris dans la masse des anonymes qu’aux illustres personnages qui ont marqué la grande histoire. Sa mise en scène, précise et sans fioriture, vise à laisser apparaître leur « humanité fragile et nue » pour reprendre les termes d’Olivier René-Veillon dans son livre sur le cinéma des années trente. La crise économique est une période qui permet de mettre en lumière l’héroïsme quotidien de ceux qui tentent de faire bonne figure face aux turpitudes de la conjoncture : L’héritière respectable en est réduite à jouer les bêtes de foire tandis que l’ingénieur qui flambait à Wall Street doit se contenter de jouer les chauffeurs de taxi. Comme dans la plupart des films de Wellman, les personnages ne sont en rien maîtres de leur destin et doivent sans cesse composer avec les tuiles qu’ils reçoivent sur le coin du nez. Depuis peu, le cinéma donne de la voix, et le logo Vitaphone se charge bien de le rappeler à bon entendeur. Mais la chansonnette que Wellman fait pousser au début contient déjà les tristes mélopées du mélodrame à suivre. L’histoire de « Lilly Turner » est un peu une tragédie du remariage. Après avoir convolé en injuste noce avec un illusionniste de la pire espèce, elle se retrouve au bras d’un adorable ivrogne, un rabatteur à la petite semaine qui vide les bouteilles pour soigner son vague à l’âme en prétendant soulager un mal de gorge. C’est un autre beau personnage que celui de Dave Dixon campé par Frank McHugh. C’est une sorte de monsieur tout le monde en qui le public de l ‘époque peut facilement s’identifier, un brave type qui vient au secours d’une bien jolie fille sans avoir hélas le loisir de conquérir le cœur de la belle. Celle qu’il ne cesse d’appeler sa « reine », forte femme tout droit sortie des légendes teutoniques, fait perdre la boule à un soupirant au corps d’athlète, le privant de ses attributs physiques comme jadis Dalila fit avec Samson. La moustache fait office de chevelure mais les effets sont les mêmes et préparent à une issue que l’on devine hautement dramatique. Les ficelles sont grossières et, pour le coup, le boniment des scénaristes ne remplit pas son office. La femme devient alors objet de suspicion et de méfiance. Alors qu’elle s’abandonne temporairement aux avances sexistes des uns elle passe pour une traînée. Par ailleurs son sex-appeal naturel provoque chez ses congénères du même sexe un irrépressible sentiment de jalousie. Si les amours contrariées de George Brent (le légitime de la dame au civil, à cette époque tout du moins) sont étalées à gros traits, elles ne sont pas moins privées de leur dimension émouvante grâce au talent des acteurs parfaitement investis et du metteur en scène très au fait de son art. Grand peintre du quotidien du soldat (voir séquence n°78), empereur du film de l’air (voir revue n°39) et auteur de westerns happés par la nature immense (voir revue n°73), Billy Wellman se montre aussi à l’aise sur des sujets de société bien plus prosaïques. Coincé entre deux titres majeurs du cinéaste que sont « Heroes for sale » et « wild boys of the road », « Lilly Turner » est un témoignage modeste mais bien réel du grand talent de ce cinéaste de premier plan.


L’année précédente, Ruth Chatterton crevait déjà l’écran dans « Frisco Jenny », un des tous premiers films parlants de William A. Wellman. Peut-être un des plus tragiquement émouvants aussi. Il est en cela d’ailleurs très proche d’un de ces chefs d’œuvre reconnu des années quarante, le fameux « Ox-Bow Incident » où Fonda tentait sans succès d’empêcher une meute aveuglée par la haine de lyncher un groupe d’inconnus ramassés sur une route de l’Ouest. Dix ans plus tôt, il tend la corde à son personnage d’infortune, le brossant de ce même sens de la tragédie lyrique, lui insufflant cette même sensation de fatalité qui dépasse de très loin les simples jugements moraux ou religieux. Il y a quelque chose d’indéfinissable, d’implacable, d’impalpable même (comme cette bête fauve que traque Mitchum dans le métaphysique « track of the cat », voir revue n°73) dans cette force qui semble dominer les personnages des films de Wellman, une force qui bouleverse leur destinée et contrarie leurs idéaux. Bien sûr, le grand tremblement de terre de San Francisco en 1906 reconstitué ici évoque immanquablement la destruction de Sodome et Gomorrhe. Ce bouge dans lequel nous fait entrer la caméra, en compagnie d’un officier de police alcoolique et corrompu, est la preuve évidente d’une société en perdition ayant sombré dans un océan de vices. Jenny Sandoval est un avatar de ce bas monde. Pire même, elle est la fille du tenancier qui finira avalé dans les profondeurs de la terre (de l’enfer ?). Dans cette Amérique pré-code, le spectateur est en droit d’attendre sa rédemption, et de lui imaginer, après qu’elle eut fait table rase de sa vie passée, une trajectoire qui lui fasse arpenter enfin le droit chemin. Mais Wellman ne semble avoir cure de ce prêchi-prêcha de bénitier. Avec sans doute encore dans la tête le succès de son « ennemi public numéro 1 » (voir revue n°1), il fait d’elle une figure du banditisme local, une reine des poulaillers d’acajou, qui défie les règles de la prohibition et, surtout, qui s’affiche sans honte comme la maquerelle la plus en vue de tout Frisco. « Aide-toi et le ciel t’aidera » semble-t-elle dire en substance au missionnaire qui la recueille avec son bébé juste après la catastrophe mais qui se voit incapable de subvenir à ses besoins, encore moins à ceux de son enfant. Aller chercher le fric là où il se trouve, en particulier dans la poche des gros businessmen qui vont venir se goinfrer dans la reconstruction de la ville. Oh certes, le vieux blues marmonné, juste après le séisme, par un groupe de réfugiés Noirs attroupés près d’un piano brindezingue, évoque bien la personne du Diable chez une fille qui s’appelait Sal. « Un drôle de petit diable » dit la chanson reprise par un chœur en guise de générique final, qui ne demandait qu’à avoir un avenir meilleur. Cette Jenny, née dans les bas-fonds de Frisco, est un de ces anti-héros qui plaisent tant à Wellman. Le plus social des cinéastes de droite (mais moins angélique et plus réaliste que Capra), s’est toujours entiché de ces mal-aimés, ces écorchés vifs d’une existence qu’ils n’auraient pas mérité. Pas de pitié pour ces héros. Telle Fonda incapable d’éviter la corde à quelques pauvres gars, telle Fredric March disparaissant sous les vagues dans « A star is born » (voir revue n°14), ou telle ce GI Joe campé par Mitchum qui rejoindra dans l’ombre ses camarades tombés au champ d’honneur (voir séquence n°78), Ruth Chatterton ne profitera pas de la happy end si chère au rêve hollywoodien. C’est avec une remarquable alacrité, où chaque scène semble être dirigée selon une suite de mouvements d’appareil extrêmement composés et d’une fluidité étonnante, où le plan-séquence s’impose comme mètre-étalon de l’architecture de la mise en scène, que Wellman conduit un récit qui s’étale pourtant sur plus de vingt-cinq ans. Il ne lui faudra pas même une heure et quart de pellicule pour le mettre en boîte, comprimant tel un magicien du septième art une somme impressionnante de rebondissements et de morceaux de bravoure en ce temps record. La scène très impressionnante du tremblement de terre reconstitué en studio n’a d’égale que la puissance tragique d’un procès final qui met face à face Jenny et un procureur qui pourtant lui est si cher. Le visage si frais, si pimpant de la Ruth Chatterton du début accuse ici ses quarante ans passés. Bouleversante sans fard aucun, l’humeur changeante d’un regard embué, les traits creusés par le chagrin, telle Jeanne devant son bûcher elle s’apprête, non sans la craindre, à aller au devant de sa fin dernière. « Les bas-fonds de Chinatown, c’est là que je lui ai donné la vie. Et lui me donne la mort. » constate-t-elle. Un étrange et bien triste retour des choses qui renvoie presque à l’histoire de l’Amérique elle-même cherchant à recouvrir un passé pas toujours glorieux sous un voile de vertu affiché fièrement à la barre d’une cour de justice. En choisissant de lui adjoindre une confidente issue de la diaspora chinoise (hélas interprétée par une Helen Jerome Edy très mal grimée), Wellman ne cherche-t-il pas justement à remuer le souvenir pas si lointain du sort peu enviable que réservèrent les bons Américains à ceux qui vinrent jadis leur prêter main forte. Lorsque l’irréprochable procureur Reynolds rend visite à sa victime en quête d’une vérité qui lui échappe, un trouble l’étreint. L’histoire de « Frisco Jenny », c’est celle d’une Amérique qui se retourne et contemple le visage du passé sans toutefois le reconnaître vraiment. Il est peut-être temps de replacer ce petit film à sa juste place dans la carrière de William A. Wellman, parmi les plus beaux films de ce formidable cinéaste allergique à l’injustice. Celui qu’on avait coutume d’appeler Wild Bill demeure hélas toujours un des géants méconnus de l’ère classique hollywoodienne (« Wellman a été capable, en 1932 de tourner cinq films excellents et ce la suffit à distinguer sa classe » écrivait Raymond Borde dans Positif). Un grand parmi les grands comme tend à le prouver ce « A. » qui veut dire « Augustus ».


En temps de vache maigre où la morosité s’est confortablement installée sur le trône de l’humeur générale, il est bon de s’aérer l’esprit avec une comédie de circonstance. En la matière, Frank Capra, « cinéaste de droite qui faisait des films de gauche » (dixit Frédéric Bonnaud), est sans doute l’homme de la situation. Ce cador des studios, plusieurs fois oscarisé, reste gravé dans toutes les mémoires comme celui qui réalisa le merveilleux « la vie est belle », film poignant d’après-guerre qui en remettait une couche sur le climat socio-économique douloureux du début des années trente. Mais juste avant le déclenchement des hostilités mondiales, il s’était déjà emparé d’une pièce à succès signé Kaufmann et Hart confrontant deux modèles sociaux aux valeurs radicalement opposées. « Vous ne l’emporterez pas avec vous » illustre la rencontre entre deux familles à la philosophie bien distincte, deux visions qui ne peuvent s’accorder que par le prisme de l’amour bien sûr. C’est par ce biais, certes convenu, que les Kirby et les Vanderhof seront amener à se rencontrer, voire à cohabiter le temps de quelques scènes d’une drôlerie encore délicieusement efficace. Alice et Tony constituent donc le premier trait d’union entre les des deux familles, chacun incarné par une vedette marquante du cinéma de Capra. Elle, campée par l’élégante Jean Arthur qui donnait déjà la réplique à Gary Cooper dans « l’extravagant Mr Deeds » (voir sur ce blog « le sale boulot ») est rompue à l’humour joyeux et modeste des films de l’immigré sicilien. Lui, offert à la silhouette longiligne et gauche de Jimmy Stewart, représente le sang neuf dans l’univers du metteur en scène et en même temps le pont d’envol d’une carrière au destin remarquable. Pour chapeauter ce couple aux liens purs et innocents, Capra met face à face deux poids lourds du théâtre, deux monstres sacrés qui ont parfaitement l’étoffe du rôle qui leur est confié. Si Edward Arnold est aujourd’hui un nom qui ne dit plus grand chose, son physique corpulent et son visage rondouillard ne sont forcément pas étrangers aux amateurs du cinéma de Capra. Politicien véreux dans « Mr Smith au Sénat » ou bien patron de presse dans « l’homme de la rue », Capra disait de lui qu’il « pouvait être onctueux comme un directeur de pompes funèbres ou froid et impitoyable comme un chef de la Mafia ». Dans son trois pièces impérial de banquier omnipotent, il ajoute à sa panoplie de scélérats un costume parfaitement taillé à sa stature. Il n’en va pas moins de soi pour l’immense Lionel Barrymore qui lui sert de contrepoint. « Dans l’Olympe personnel de tout acteur, Lionel Barrymore mérite d’être classé parmi les plus grands des immortels » écrivait Capra dans ses mémoires. Même gêné dans ses mouvements par une paire de béquilles (une crise d’arthrose on ne peut plus réelle que son personnage déguise en vilaine entorse), il continue d’illuminer le film de son charisme débonnaire. S’il marquera durablement les esprits dans le rôle de l’ignoble Mr Potter de la fable « la vie est belle », Capra lui réserve d’abord ce très beau rôle, celui d’un ancien homme d’affaire qui tout à coup prit conscience de l’inutilité d’accumuler tant d’argent pour vivre une vie ennuyeuse et stressante. « You can’t take it with you » dit-il au père Kirby alors qu’il sont retenus tous les deux, à la suite d’un incroyable concours de circonstances, derrière les barreaux d’une prison. Le titre annonce la couleur en effet, défendant d’emblée l’idée d’un capitalisme vain et nocif, bien loin des belles valeurs qui ont fondé l’idéal américain. Car si le discours politique fustige les plus riches, il n’en défend pas moins une certaine idée de l’Amérique puritaine (la prière à table) teintée d’une pointe de sédition (Vanderhof refuse de payer des impôts qui ne serviraient qu’à financer des guerres inutiles) où l’amour confraternel tant vanté exige tout de même que chacun reste plus ou moins à sa place (dans la maison Vanderhof, le couple de Noirs reste cantonné au service d’une famille de Blancs). En revanche, il règne dans cette communauté loufoque et singulière qu’est celle qu’abrite Martin Vanderhof, un parfum beatnick avant l’heure, au sein de laquelle la règle de vie serait simplement « fais ce qu’il te plait ». Entre la fille qui fait ses entrechats dans le salon sous les applaudissements d’un maître de ballet russe à l’accent voyageur et aux manières peu délicates (il faut voir comme il insiste sur l’ulcère que Kirby n’ose s’avouer lui-même, c’est tordant), son mari rejoue les classiques derrière ses marimbas, le père expérimente ses feux d’artifices à la cave pendant que la mère, encore plus allumée, croit vivre dans le même monde fictionnel que celui des personnages de papier qu’elle invente sur sa machine à écrire, ou bien encore le comptable Poppins (inoubliable Donald Meek, le petit monsieur poltron qui rejoignit ensuite « la chevauchée fantastique » de John Ford) reconverti en fabriquant de masques pour halloween, il y a vraiment de quoi se croire rendu au mieux dans un cirque sinon dans un véritable asile de fous. C’est avec une infinie tendresse que Capra porte le regard bienveillant de sa caméra sur ce Shangri-La porté par une insouciance des plus absolues. Ce qu’il cherche à démontrer à travers cette histoire, c’est qu’il suffit d’un rien pour que cet idéal devienne réalité. Une prise conscience en montant dans un ascenseur (social ?), un air d’harmonica en guise de détonateur, et la vie peut devenir une liesse permanente, chaque mouvement une danse et chaque parole un chant. Un peu à l’image de cette bande de gamins des rues venue quémander au jeune couple une petite piécette en échange d’une démonstration de « Big Apple », sorte de farandole débridée à la quelle une autorité policière vient rapidement et brusquement mettre fin. « Sans animosité envers quiconque, charitable envers tous » dit le vieux Vanderhof en citant Lincoln. Sous cette simple maxime se niche l’essence utopique d’un message aussi universel qu’intemporel qui peut prêter à sourire. Et c’est peut-être parce que Capra en a fait une comédie hilarante que cet hymne euphorique à l’hédonisme demeure encore aujourd’hui un film précieux, une œuvre nécessaire qui n’a pas fini de diffuser ses charmes bienfaiteurs.


Joaquin Phoenix a rasé sa barbe de Mollah et stoppé sa carrière de rappeur pour devenir le cobaye du sixième long métrage de Paul Thomas Anderson, « The Master ». Il se pourrait que, depuis le début de sa carrière, l’acteur ne soit en réalité qu’un concept, une matière première malléable à volonté, un sujet d’expérimentation suffisamment docile pour que les réalisateurs s’essaient à toutes sortes de jeux pervers sur sa personne. Au même titre qu’un Daniel Day-Lewis (lui aussi passé entre les pinces d’Anderson), un Christian Bale ou plus récemment un Vincent Gallo, il est capable de se transformer physiquement et mentalement pour les besoins d’un rôle à la psychologie particulièrement déroutante, voire dérangée. C’est précisément le cas de Freddie Quell, vétéran de la guerre du Pacifique, et qui noie visiblement son traumatisme dans la consommation de cocktails détonants distillés par ses soins. C’est presque un cadavre en sursis qui traverse l’histoire : un corps asséché par la guerre et le visage ridé et grimaçant dans lequel se plante un regard traduisant une sensibilité à fleur de peau. C’est un être (re)devenu primitif, un animal apparemment simple d’esprit oscillant entre démence et violence. Surtout, Freddie Quell est un pauvre hère totalement désorienté. Sa rencontre avec Lancaster Dodd, le gourou de la Cause, va lui permettre, au moins un temps, de donner une nouvelle direction à sa vie. Pour autant, « The master » n’est pas spécialement un film sur les traumas de guerre, ni même sur la reconversion compliquée des vétérans de retour au pays (sur ce sujet, il existe déjà une filmographie abondante au sein de laquelle je recommande chaudement le très poignant « les plus belles années de notre vie » de William Wyler, voir revue n°45). Il n’est pas plus, comme l’a laissé penser toute la campagne de promotion qui accompagne sa sortie, un film sur le fondateur de l’Eglise de Scientologie. Certes, Anderson ne nie pas s’être largement inspiré de la personne de L. Ron Hubbard pour composer ce Lancaster Dodd, mais il s’intéresse plus au lien étroit et étrange qui se noue entre lui et son nouveau « protégé » Freddie, ainsi qu’aux conséquences de cette relation sur le couple formé par Lancaster et Mary Sue. Pour ce faire, il peut compter sur la performance étourdissante de ses comédiens. Car, en plus de l’incroyable composition de Phoenix, il a à sa disposition une Amy Adams tout à fait saisissante dans son rôle d’épouse jalouse et fanatique, ainsi qu’un Philip Seymour Hoffman bluffant en papy Brossard charismatique et jovial. Sans véritable trame narrative ni ligne dramaturgique, Anderson filme avant tout ses acteurs en pleine démonstration. Il fait le pari de nous dire des choses simplement par le truchement de l’acting. Et cela se révèle payant. Certes, l’entrée dans « the master » est ardue, déceptive. Le film ne renoue pas avec les articulations complexes du très altmanien « Magnolia », ni même avec la comédie erratique de « Punch drunk love », mais il cultive ce même art de la déconstruction narrative qui m’avait à l’époque déstabilisé à la vision de « there will be blood »(voir revue n°69). « The Master » est un film elliptique et sans rythme, c’est une lente dérive mentale en compagnie de deux êtres parfaitement dissemblables et pourtant très attachés l’un à l’autre. « Dans une autre vie, tu seras mon pire ennemi » confesse d’ailleurs Dodd à son élève. Se prétendant docteur, écrivain, physicien et philosophe, il n’a en effet à proprement parler rien de commun avec cet hurluberlu voûté et grossier qui lui fait face. Pourtant, la mise en scène patiente et léchée d’Anderson nous laisse peu à peu entrevoir la nature du lien platonique qui unit les deux personnages, qui fait qu’ils sont attachés l’un à l’autre comme la tête et les jambes. Ce lien se révèle particulièrement évident en un plan fixe, une preuve éloquente de l’acuité de regard du metteur en scène. Suite à une rixe avec les forces de police, Dodd et Quell se retrouvent tous les deux enfermés dans des cellules concomitantes. Tandis que l’un se débat comme un fauve en cage, l’autre reste parfaitement stoïque, réfléchissant sur son sort. Mais bientôt, la colère l’emporte à son tour, défendant sa conception existentielle contre un vent d’invectives venu de la cellule voisine. Il faut dire que le gourou est obligé de conserver une certaine contenance face à ses ouailles, coincé dans son rôle d’éminence bienveillante du soir au matin, se privant bon gré malgré des petits vices ordinaires (seules les Kools au menthol passent le filtre douanier de sa « vertueuse » épouse). Il retrouve dans la personnalité primaire de Freddie un peu de cette humanité refoulée qui lui permet de redescendre en sa compagnie au niveau du commun des mortels. Après un magnifique travelling qui voit Freddie appareiller sur le navire de la Cause, nous sommes invités à un mariage. C’est une sorte de rite d’entrée dans la communauté au sein de laquelle le spectateur va lui aussi devoir (ou pas) trouver sa place. Peu à peu s’esquisse une personnalité inquisitrice et méfiante, l’épouse de Lancaster qui se montre farouche gardienne d’un dogme qu’elle a peut-être elle-même contribué à créer. Les différents exercices d’aliénation à la Cause ne serviront qu’à mettre en lumière le rôle très prégnant de Mary Sue (lorsque, face caméra, elle impose une autre vision du monde ou de la couleur de ses yeux) autant que l’inefficacité de cette méthode sur un être aussi abîmé que Freddie. Alors que les individus réceptifs demeurent captifs des désarmantes théories édictées par Dodd (à base d’hypnose et de voyages dans le temps censés nous rendre meilleurs), lui parvient à se libérer de ses attaches, peut-être grâce à la rémanence d’un mal-être plus ancien encore que la guerre. Evidemment, Anderson ne nous dit rien de tout cela ou bien à demi-mots, et se plaît à jalonner son film de béances narratives et temporelles. Nous verrons ainsi la Cause voyager de ville en ville, finissant par s’installer même en Angleterre, sans qu’aucun récit ne prenne vraiment son envol. Tout semble sclérosé dans cette image immense et englobante (l’utilisation du sublime 70mm se veut immersive), gelé par la mise en scène très « mentale » de P.T. Anderson. « Le film s’écarte de ce sujet, il va ailleurs. J’espère que dans quelques années les gens tomberont sur ce film et n’y verront  que l’histoire de deux hommes et d’une femme » souhaite le réalisateur dans un interview. L’impression d’hermétisme qui se dégage de « the Master » peut à juste titre rebuter. Elle se situe pourtant au diapason d’un sujet qui dépasse la simple perspective d’un biopic déguisé sur le plus célèbre des scientologues, et qui demande au spectateur de s’en saisir sous peine de passer à côté, comme ces badauds à qui on tend un prospectus dans la rue,.

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HPL dit

Intéressante relecture de Matrix. Des années après sa sortie, ce film fondateur d'une nouvelle ère du cinéma d'action a quelque peu perdu de son pouvoir pour devenir une référence que l'on étudie, décortique et à laquelle on ne pardonne rien. Une sorte de testament classé aux archives, avec quelques beaux restes certes, mais surtout le sentiment d'un habile remaniement de classiques de la SF que tu cites, auxquels on prendra soin d'ajouter le trop sous estimé Dark City de Proyas, Kafka, les Cités Obscures de Schuiten et Peeters et l'age d'or de la Shaw Brothers. Finalement, cet opus demeure un bon film d'action, à la différence des deux suivants qui s'enlisent dans cette philosophie de comptoir insipide. Reste quelques procédés novateurs et une esthétique punko-metalo-androgyne qui inspira peut être Larry-Lana Wachowski dans son étrange transformation...

Jeudi 31 Janvier 2013, 22:57 GMT+2 | Retour au début

Hey, mais je ne savais pas que Larry était devenu Lana ! Transformation qui éclaire la trilogie d'un nouvel angle. L'androgynie des personnages est en effet un des signes.

Le film a pas perdu de sa superbe, la mode du manteau de cuir et para-boots ayant fait long feu. Mais il reste une date dans l'hsitoire du film d'action, le premier à mixer de manière aussi homogène les influences asiatiques et occidentales (la même tentative s'était hélas soldée par un échec cuisant pour John Carpenter bien des années plus tôt avec son "Jack Burton").

Vendredi 1 Fevrier 2013, 12:29 GMT+2 | Retour au début

Voila une très intéressante analyse de ce Matrix. Ce film (et ses suites) ne sont pas parfaites mais finalement, comme tu le soulignes dans ta critique, il créé une jolie dialectique avec notre monde et le spectacle fournit par les réalisateurs. L'histoire est fumeuse (même si dans l'absolue, toutes les histoires d'élue contre un monde aliénant et despotique le sont un peu) mais elle mérite de soulever le débat de l'homme face au virtuel.

Vendredi 1 Fevrier 2013, 15:20 GMT+2 | Retour au début

"Matrix"... un des meilleurs film d'anticipation, original, créatif et spectaculaire... 4/4
"Vous ne l'emporterez pas avec vous"... Chef d'oeuvre, un énième pour Capra. Dans mon top 3 de Capra... 4/4
"The master"... Anderson pense trop sans doute, un très bon film mais il laisse trop la secte de côté, se focalise trop sur son duo star... 3/4 de justesse

Vendredi 1 Fevrier 2013, 18:04 GMT+2 | Retour au début

J'avoue que je suis plutot pilule bleue pour ma part. Je reconnais l'aspect novateur du film sur le plan visuel et stylistique mais il me semble que les Wachowski croient un peu trop que le cinéma SF a commencé à penser grâce à eux. En voulant remplir ras la gueule d'influences venues de toutes les chapelles, ils accouchent d'un objet monstrueux et totalement brindezingue qui n'oublie pas hélas de se prendre un peu trop au sérieux. Je préfère de loin l'approche de la conscience artificielle de "Ghost in the shell", "2001" voire même "AI" et la superposition des mondes virtuels vue par Cronenberg dans "ExystenZ".

Vendredi 1 Fevrier 2013, 19:17 GMT+2 | Retour au début

borat8 dit

Matrix c'est un peu tout à la fois: du Terminator, du Ghost in the shell, du John Woo... Reste que le mélange marche et que l'on y prend goût. Visuellement, il claque encore mais ce n'est pas un chef d'oeuvre du cinéma. Reste que c'est toujours mieux que ses suites!

Samedi 2 Fevrier 2013, 11:33 GMT+2 | Retour au début

En tous cas, quand je l'ai vu à l'époque de sa sortie, le film m'avait fait l'effet d'une version cyber-punk thunée de l'étrange "Dark City" d'Alex Proyas sorti peu avant. La deuxième partie m'avait semblé déjà très enflée mais en effet, on ne savait pas encore que le pire était à venir.

Samedi 2 Fevrier 2013, 15:26 GMT+2 | Retour au début

Pour Matrix, je trouve que ça reste un bon film de SF mais pas forcément le must annoncé. Néanmoins, ce premier volet reste largement supérieur aux 2 autres

Samedi 2 Fevrier 2013, 15:58 GMT+2 | Retour au début

borat8 dit

Pour Dark City c'est simple. Un bon paquet des idées du film de Proyas sont dedans que ce soit les décors, le héros qui ne sait pas qui il est réellement ou encore le combat final. Pour le premier point, la New Line ne s'est d'ailleurs pas fait chier: elle a donné une bonne partie des décors au film des Wachowski comme si de rien n'était. ça faisait de la récup et Dark City d'être fait vulgairement dans l'urgence et de se planter au box office. Perso je préfère moi aussi le Proyas à Matrix.

Samedi 2 Fevrier 2013, 20:35 GMT+2 | Retour au début

Flow dit

Intéressant retour sur The Master pour lequel je ne retiendrais au final que cet hermétisme hypnotique dont tu parles.

Dimanche 3 Fevrier 2013, 19:47 GMT+2 | Retour au début

Excellente analyse de Matrix. J'ai revu la trilogie la semaine dernière, toujours aussi jouissif, malgré quelques scènes trop surchargées qui ont mal vieillies (surtout dans le 2). En tout cas, en 1999, le premier a fait l'effet d'une bombe et c'est bien normal, novateur, riche en réflexions, impressionnant dans sa mise en scène. Reste Keanu Reeves que j'ai toujours trouvé fade... Et c'est vrai que les frères Wachowski ont bien pompé un peu partout, mais ça le public de l'époque (et d'aujourd'hui) n'y a rien vu puisque les oeuvres pompées sont peu médiatisées en France.

Dimanche 24 Fevrier 2013, 10:29 GMT+2 | Retour au début

C'est vrai que ce patchwork, à l'instar des films de Tarantino, aura peut-être permis à certains d'aller jeter un oeil sur ses influences. Même avis sur Keanu que je n'ai jamais trouvé très bouleversant (quelques rôles mis à part).

Dimanche 24 Fevrier 2013, 11:03 GMT+2 | Retour au début