CHAPLIN sans Charlot
Charlie Chaplin vagabonde et peu à peu Charlot s'efface. Trois petits tours et puis s'en va : Charlot musicien, l'opinion publique, Monsieur Verdoux
« La vie, c’est un drame en gros plan, mais une comédie en plan large. » Charles Chaplin.
Pour nous amuser, s’il y en a bien un qui connaît la musique, c’est Charlie Chaplin. Auteur, metteur en scène, producteur mais aussi musicien talentueux comme il le fut, il n’aura eu aucun mal à trouver du boulot devant ou derrière la caméra. Et parmi la liste impressionnante des emplois réels ou fictifs que son pauvre hère à moustache exerça pour la Mutual (après « pompier » et « usurier »), il y a celui de « Charlot musicien ». Mais attention, même si ce Charlot là ne sort pas du violon (« Charlot s’évade » un peu plus tard de la Mutual, voir séquence n°50), il n’a pas grand chose à voir avec un premier prix de conservatoire. Le bougre sait rester modeste et préfère faire grincer la chanterelle à la porte d’un repaire de bois-sans-soif appelé le Falstaff, comme pour confirmer ce que disait Louis Delluc : « Charlie Chaplin est un acteur shakespearien ». Mais sa prestation est rapidement étouffée par les flonflons envahissants de la fanfare locale. Dans la pure tradition du héros chaplinien, Charlot se retrouve très vite seul contre tous, récupérant à son compte, à l’occasion d’une première course poursuite au pied du zinc, l’entier bénéfice d’une quête destinée aux autres. Chaplin, on le sait, aime se présenter comme le filou de service, mais ce sont toujours les gros sourcilleux qui en sont pour leur frais. C’est bien connu, Charlot l’indigent mendie son existence mais a toujours le cœur sur la main. Car avec cette embrouille de comptoir, se clôt l’ère du musicien sédentaire, et commence l’époque du musicien de grand chemin. « Charlot musicien » prends les atours de son titre original « the vagabond », trop souvent confondu avec le grand classique « the tramp » (francisé sous le titre « le vagabond » justement). C’est le temps des gitans, se dit-on alors en apercevant le bout de la caravane. En épousant la vie de bohème, Charlot n’en cache pas moins la rudesse. Le portrait qu’il fait des gens du voyage n’a rien à envier à celui des Apaches cruels qui vivaient naguère aux confins du Nouveau Mexique. C’est donc avec la rencontre d’une prisonnière du désert, enlevée dès son plus jeune âge à sa riche famille par une tribus de manouches peu mélomanes, que débute un récit aux accents mélodramatiques directement inspiré du répertoire « griffithien ». Charlot ravit Edna, pas effrayée par sa mine crasseuse, s’enflamme comme Roméo pour Juliette. Ce tendre au pied léger n’est toutefois pas très délicat lors d’une hilarante séance de débarbouillage. On peut constater qu’Edna la fidèle, subit sans broncher les caprices burlesques de son pygmalion. Mais comme toujours la muse est volage et c’est par le truchement d’un peintre de salon venu lui tirer le portrait dans les bois que la belle retrouvera les siens. Chaplin abandonne une fois encore le joli cœur à son instrument, esseulé sur la route qui mène vers nulle part. Mais avant même qu’il ait tourné les talons la canne à la main, un inattendu twist viendra réchauffer le cœur du tragédien errant comme celui du spectateur chagriné. Si « Charlot musicien » est moins drôle et moins virtuose que la moyenne des films sortis à la Mutual, c’est peut-être parce qu’il nous prépare déjà au triste sort de Calvero dans « les feux de la rampe ». Edna n’y sera plus d’ailleurs qu’une anonyme figurante.
Son contrat avec la United Artists à peine signé, voilà Charles Chaplin déjà en route pour aller voir les petites femmes de Paris. « L’opinion publique », l’un des deux films qu’il réalise sans en interpréter le rôle principal, avait changé de titre en effet pour la sortie américaine : « woman of Paris ». Pour ménager la censure, il s’assoit sur son titre polémique mais offre à son égérie une mise en valeur de premier plan. Aucun vagabond moustachu ne claudique sur une route poussiéreuse. Edna Purviance est seule cette fois pour porter ce film qui, s’il reprend des ingrédients sociaux des précédentes réalisations de Chaplin, n’a rien de franchement comique : “A drama of fate” indique le sous-titre, comme pour prévenir le spectateur qui s’attend à rire une nouvelle fois des facéties de l’impayable moustachu au chapeau melon. Il ne cèdera à la comédie burlesque que le temps d’une scène, une de celles dont il raffolait au temps des courts à la Essanay et la Mutual : lors d’une soirée bien arrosée, un étudiant ivre et hirsute s’effondre derechef après avoir aperçu le postérieur d’une jeune invitée venue faire un strip-tease « égyptien » (enroulée de bandelettes comme une momie, un homme déroule la bande et découvre son corps nu tandis qu’elle tourne sur elle-même). C’est le genre d’amusement décadent dont raffole une certaine société bourgeoise qu’il a toujours eu à cœur de fustiger dans ses petits films. Mais alors qu’il se moquait avant-guerre des « gros », de leur barbe fournie et de leurs sourcils en accent circonflexe (souvent incarné par feu Eric Campbell), ils présentent ici l’allure on ne peut plus respectable des gens du monde. Leur plus fringant ambassadeur est sans nul doute ce Jean Revel, « le célibataire le plus riche de Paris » campé par un Adolphe Menjou plus suave que jamais. Bien mis dans son costume trois pièces, son haut de forme, sa canne et son sourire narquois de dilettante dragueur constamment vissé aux lèvres, il incarne à lui seul toute la suffisance rédhibitoire de ce genre d’individu (une version préliminaire de Verdoux très antipathique). Il ne mâche pas ses mots d’ailleurs pour caractériser ce monde de mangeurs de truffes au champagne, « mets délicats pour les porcs et les gentlemen ». Il n’en constitue pas moins un des reflets de la personnalité de Chaplin lui-même qui, à cette époque, est un homme aisé, fréquentant les soirées mondaines et alimente plus souvent qu’à son tour les gazettes par ses frasques amoureuses (avec l’actrice allemande Pola Negri principalement). Il y a donc, dans « l’opinion publique », incontestablement une forme d’auto-critique à peine dissimulée derrière une diatribe visant plus généralement les milieux qu’il fréquente et que, par conséquent, il connaît plutôt bien. « Je suis un homme qui serait hanté par un esprit, l’esprit de la pauvreté, l’esprit de la privation » disait Chaplin qui ne pouvait plus imaginer sa vie sans le luxe. Cette ambivalence, c’est le personnage que Joue Edna Purviance qui l’assume à l’écran : Marie Saint-Clair, jeune fille sans le sou chassée par son père pour lui avoir préféré les beaux yeux d’un jeune artiste. La fatalité les séparera sur un quai de gare pour les réunir à nouveau ensuite dans l’agitation de Paris. Marie Saint-Clair devient dès lors une fille de prolétaire devenue une cocotte entretenue par Revel, autour de laquelle s’agitent quelques grues poudrées qui dissimulent mal leur convoitise. Pierre Millet, le peintre (homonyme pas forcément fortuit de celui qui peignait des paysans aux champs), est quant à lui la face humble, restée authentique, fidèlement amoureux, mais sous l’influence d’une mère possessive. Il y a incontestablement beaucoup du vrai Chaplin dans ces portraits croisés, jusqu’à cette image fugace, lorsque Revel désigne non sans ironie, dans la rue en bas de chez Marie, une famille d’indigents avec leur trois enfants ( Charles et ses deux demi-frères ?). La plus belle illustration des sentiments contradictoires qui tourmentent Marie se cristallise à travers une scène, sans doute la plus éloquente du film : celle où, de colère, Marie jette son collier de perle dans la rue et court ensuite le récupérer des griffes d’un badaud heureux de cette fortune inattendue. Le scénariste Jérôme Larcher qui a finement étudié l’œuvre de Chaplin loue « cette écriture allusive [qui] atténue la portée scabreuse de l’histoire en même temps qu’elle en exalte le cynisme. » Le regard que lui adresse Revel à ce moment, agrémenté d’un rire sardonique qui semble même traverser les parois pourtant bien insonorisées de ce film muet, en constitue la traduction la plus humiliante. Ce postulat tragique, Chaplin refuse néanmoins de l’assumer pleinement. Bien qu’influencé par Griffith et ses mélodrames sociaux, il renonce à pousser le scénario (qui s’invente, comme toujours chez Chaplin, directement sur le plateau de tournage) jusque dans les ténèbres comme l’aurait fait sans doute un Stroheim. La mise en scène de Chaplin n’a pas non plus le lyrisme de Murnau, mais anticipe quelque peu la touche de Lubitsch (« le classicisme y est ici absolu. Aucune fioriture, aucun temps mort. » écrit Lourcelles dans sa notule sur le film). Le public quant à lui, restera fort circonspect devant un Chaplin si sérieux. L’insuccès de « l’opinion publique » provoquera sa mise au ban de la filmographie du réalisateur, s’éteignant peu à peu entre les deux chef d’œuvres populaires que sont « the kid » et « la ruée vers l’or » (voir « les lumières de Chaplin » sur ce blog et la séquence n°25). En sacrifiant le maillon le plus faible du trio amoureux, il s’autorisait pourtant une sortie heureuse, faisant s’éloigner deux destins aux perspectives diamétralement opposées, sur l’éternelle et « chaplinienne » route conduisant vers une fermeture à l’iris. Edna Purviance, son interprète principale, n’aura hélas pas la même fin. A l’image de sa dernière apparition à l’écran dans « woman of the sea » (réalisé par Sternberg, produit par Chaplin, le film est aujourd’hui considéré comme définitivement perdu), Edna finira engloutie dans les limbes d’Hollywood.
Bien des années avant le fameux film de McNaughton, Charles Chaplin avait lui aussi brossé le portrait d’un Henri, tueur en série de son état. Plus connu sous le nom de « Monsieur Verdoux », ou celui d’un de ses multiples pseudonymes (Monsieur Varnay ou bien encore l’improbable capitaine Bonheur), le personnage s’inspire directement de notre tueur de femmes hexagonal, le sinistre Henri-Désiré Landru, bien connu pour avoir su éprouver tout le potentiel combustible de chacune de ses onze épouses. Un bien infréquentable personnage s’il en est en vérité qui, sous la moustache de Chaplin, se change en un diable précieux, un être si onctueux et raffiné qu’il nous fait oublier son macabre tableau de chasse (« Landru était un zigomar, Verdoux est un philosophe » commente Claude Chabrol qui connaît bien le sujet). Fruit amer de la rencontre entre deux immenses cinéastes maudits (Chaplin adapte une idée d’Orson Welles), « Monsieur Verdoux » est sans doute le film le plus noir du petit moustachu, profondément inspiré par la mort, s’ouvrant sur un travelling dans un cimetière et finissant dans le couloir menant tout droit à la guillotine. Chaplin retrouve l’air de Paris pour une « comedy of murders » acide et cérébrale (« trop cérébrale » regrettera-t-il d’ailleurs bien plus tard) qui aurait, à l’instar de « l’opinion publique », très bien pu être également sous-titrée « un drame du destin ». Depuis qu’il a conquis le verbe à la fin de son précédent chef d’œuvre (« le dictateur »), Chaplin se fait beau parleur, et ce pour mieux dénoncer haut et fort l’hypocrite nature humaine au sein d’une société pleine de contradictions. Avec ce film, il entame un long chemin inondé de larmes au vitriol, superposant, avec un talent toujours aussi vert, une certaine idée nostalgique de l’innocence de ses débuts (la présence de Fred Karno Jr dans une pantomime un peu désuète à la fin) à des convictions politiques de plus en plus affichées. Car rapidement, derrière le prétexte d’un portrait savoureux de ce monstre aux bonnes manières, on découvre un homme loin d’être dépourvu de valeurs et de sentiments pour son prochain, cherchant avant toute chose à mettre à l’abri du besoin une madame Verdoux handicapée et un petit Peter en verve, une tête blonde affichant déjà un penchant naturel pour la cruauté. C’est sûr, le metteur en scène est toujours très habile, en particulier pour nous ravir de ses mines et de ses inimitables acrobaties burlesques. On le découvre, tout sourire, faisant l’article de sa demeure champêtre (acquise suite un récent veuvage anticipé), à une rombière fortunée chez qui il a immédiatement flairé le potentiel financier. En matière de charme, Chaplin sait y faire. Après avoir ravi la planète cinéma durant des années de ses mélos rigolos, séduit des starlettes bien plus jeunes que lui (mettant en péril son compte en banque), il ne manque pas d’arguments pour attirer dans ses rets les veuves excentriques. Sa plus importante rivale en matière de comédie s’appelle Martha Raye, épouse du prétendu capitaine Bonheur, un soit disant marin au long cours pourtant si malhabile à faire son office dans une coquille de noix. Tous deux isolés dans l’espace restreint d’une barque au beau milieu d’un lac suisse, ils cabotinent à qui mieux-mieux dans une valse de gags pendables. Ce moment de bravoure comique constitue probablement pour Chaplin une sorte de défi, comme s’il voulait pousser son art du burlesque aux marges des ses possibilités de mise en scène : un bateau, une canne à pêche, une ancre de pierre, un chiffon imbibé de chloroforme et, dans le hors-champ, l’intervention impromptue d’un yodler venu gâcher sa fête. Il n’en faut pas davantage à Chaplin pour concocter une de ses séquences d’anthologie dont il a évidemment le secret. Sans se départir de son fidèle cadreur Rollie Totheroh, le Chaplin bavard s’adjoint les services d’un autre metteur en scène, un mangeur de grenouilles depuis longtemps émigré en terre hollywoodienne : son vieil ami Robert Florey, à qui on doit sûrement les quelques mouvements de caméra sophistiqués dont Chaplin n’avait cure. Mais au-delà de la caricature de mœurs, Chaplin se sent porté par un message plus universel. Fiché comme sympathisant communiste par les service de Hoover, il est d’ailleurs sommé de se justifier devant la Commission des activités antiaméricaines au vu de ses accointances avec des artistes blacklistés. « Je ne suis pas un communiste, je suis un agitateur de la paix. » avait-il adressé pour toute réponse à ses juges du Congrès. Une réponse qui fait écho à la fois au discours du barbier juif à la fin du « Dictateur » et à celui de « Verdoux » à son procès qui dénonce l’encouragement du meurtre de masse par la fabrication d’armes de destruction massive (« le nombre sanctifie » constate cyniquement Verdoux). Nous sommes en effet au lendemain d’Hiroshima, à l’aube de la Guerre Froide et de son escalade nucléaire. Le monde frissonne et Chaplin n’a visiblement plus envie de rire. Avec « Monsieur Verdoux », Charlot est devenu misanthrope, fatigué d’amuser la galerie des profiteurs cupides et des gardiens du temple de la pensée unique. Il est, comme le souligne justement Jacques Lourcelles, « le produit logique - et lucide – de la société et de l’époque où il vit ». Il conserve néanmoins une certaine tendresse pour le sexe faible, dont il occit avec poésie les fleurs les plus fanées (une ôde à Endymion avant de sceller par une nuit de pleine Lune le sort de Lydia Floray) et protège une jeune pousse anonyme du désespoir (elle finit pourtant par épouser un richissime marchand de canons). Le cinéaste ne s’épargne pas lui-même, la fièvre de la spéculation précipitant l’impayable Verdoux vers sa chute annoncée. Il n’a pas échappé à André Bazin que la fin de Verdoux signifiait la mort du vagabond : « Le chemin de la guillotine, c’est le bout terrestre de la route qui traverse toute l’œuvre de Chaplin » écrivait-il. Ce film, même s’il n’est pas le dernier de sa carrière, est tout de même une sorte de suicide artistique, faisant s’effondrer les derniers espoirs des nombreux spectateurs qui espéraient tant revoir un jour le si réjouissant petit bonhomme tout en canne et chapeau melon. De plus en plus, le cinéma de Chaplin est taillé dans la veine de l’engagement, celui d’un dangereux progressiste qui n’a pas peur de verser dans le film « à thèse ». Son monstre né de la crise économique cristallise dans son être le pouvoir de séduction des dictateurs à l’idéologie répugnante (il cite en image les foules acclamant Hitler et Mussolini, bizarrement pas Staline). Sans doute « Monsieur Verdoux » n’est-il pas le plus fréquentable des films de Charlie Chaplin, mais il conserve totalement intact, malgré son pessimisme latent, un discours de mise en garde on ne peut plus d’actualité.
Par princecranoir, Dimanche 5 Fevrier 2012 à 15:46 GMT+2 dans cinéastes d'un autre temps (article, RSS)





