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La séquence de l'expectateur n°27

Fantastic Mr Fox, Charlot à la plage, Le Mozart des Pickpockets, ceux qui restent, Shutter Island, Conspiration

Il y a presque un siècle de cela, dans la Russie tsariste, Ladislaw Starewitch animait de petites créatures de poils et de plumes pour illustrer les fables de Jean de la Fontaine (voir « odyssée d’espace »). Tournant fièrement le dos aux technologies superfétatoires, Wes Anderson renoue avec les vieilles marionnettes d’antan pour adapter une autre fable, celle de Roald Dahl, « Fantastic Mr Fox » (dans toutes les librairies sous le titre « fantastique maître renard »). Il faut dire que l’écrivain est un portraitiste à la plume acérée, de quoi ravir un jeune cinéaste à la verve acidulée. Tout comme Selick adaptant « James et la grosse pêche » du même auteur, Anderson préfère animer ses drôles de petites bêtes image par image, sans doute pour prendre le temps de la réflexion sans nous en faire un Roman. Car de réflexion et de romance, le film n’en manque guère, et ce ne sont pas là les moindres de ses qualités. Car sous ses dehors de fable enfantine (un charme qu’il conserve de par la facture remarquable du décor et la vivacité du récit), « Fantastic Mister Fox » s’apprécie comme un macaron au dessert, découvrant une à une des saveurs inattendues. Anderson semble avoir conçu son film comme une coupe stratigraphique de notre société, souvent filmée en travelling latéral ou vertical. En surface ne demeure que les tenants de l’histoire : trois fermiers infects qui veulent la peau du renard qui vient se servir au poulailler. Mais le film va s’infiltrer plus en profondeur.  Sur la trace du nuisible, un dandy à la patte de velours aussi côtelé que le costume qui lui colle à la peau, le metteur en scène conte les points entre animaux et humains, au bénéfice évident des plus malins. Quand l’animal se met à parler on reconnaît les voix flegmatiques de Mathieu Amalric et Isabelle Huppert, qui valent bien celles de Meryl Streep  et de George Clooney dans la version originale. On comprend pourtant ce choix pertinent puisque le réalisateur, après avoir planté le Cousteau dans l’eau sous le bonnet de Bill Murray (dans « la vie aquatique », ici encore dans la peau d’un beau blaireau), va s’octroyer les services d’un Ocean expert en effraction sous la caméra du camarade Soderbergh. Le malin Anderson n’a pas l’intention de suivre la piste d’un Goupil servile et scolairement figé dans la prose l’auteur, il s’autorise au contraire ce que les meilleurs cinéastes font de toute manière : plier le matériau de base à cet univers qui leur est propre. C’est peu dire que le compère Wes en possède un bien à lui. Il y a en effet bien plus qu’un air de famille entre les Tenenbaum (voir revue n°16) et les vulpes fouisseurs de son film si talentueusement animé. Un père de famille vaniteux mais sympathique, aussi goinfre qu’élégant, mais qui ne peut se résoudre à rester terrer dans sa condition animale quand ces humains repoussants s’empiffrent sans vergogne. Comme son personnage, le cinéaste est une sorte de rebelle, qui n’hésite pas à sortir du bois quitte à cheminer sur la voie de la disparition. C’est sans doute ce qui nous vaut une rencontre si émouvante entre le loup dans le lointain (comme surgi du conte slave filmé par Suzie Templeton, voir aussi sur ce blog la page « Odyssée d’espace »), Ysengrin poing levé à l’adresse de son compère goupil. Sous la caméra de Wes Anderson, maître renard nous tient à peu près ce langage : « animaux sauvages de tous poils unissez-vous. » suivi d’un sifflement et d’un claquement de doigt en guise de marque de fabrique. Délicieux petit gimmick qui fera l’objet à l’occasion d’une plaisanterie à froid comme les préfère le futé Wes. Comme souvent chez Dahl, ce sont nos congénères à quatre pattes qui donnent des leçons aux brutes sur deux pattes. Une variation d’échelle qui permet de modifier notre point de vue sur l’humain, et qu’exploite au sens propre et figuré Wes Anderson : « Pour la scène d’ouverture, on a utilisé trois différentes tailles de marionnettes et on jouait sur les effets de contraste entre plus petit et plus grand. Cette idée est directement inspirée du Roman de Renart (ndr : de Starewitch, justement). »Tout comme les singes savants des « Deux Gredins » ou les oies sauvages du « Doigt Magique », les fouisseurs de « Fantastic Mr Fox » vont donner des leçons aux horribles humains qui ne jurent que par les armes et la force. Même le traître rat obtiendra des honneurs posthumes après une double confrontation mêlant kung-fu et Far-West, convoquant au passage l’esprit du roi Leone (un animal de cinéma s’il en est). On comprend toutefois que dès que l’animal monte sur ses ergots pour en remontrer aux humains imbéciles (et à leurs valets canins docilement abrutis), il le fait au risque de perdre son panache. C’est quand il est cerné de toutes parts que l’animal comprend, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus et que parfois, on a besoin d’un plus petit que soi. Anderson sème la zizanie dans l’histoire en introduisant un cousin fortiche dans la famille des renardeaux. On sent derrière l’animal ébouriffé poindre la personnalité de géni(teur), pas peu fier de ponctuer son film de coups de maître et de saillies bien ciselées. Mais à ce jeu de petit malin, il faut reconnaître qu’il devient vite agaçant. Parfaitement lucide sur sa condition de bon élève, l’auteur se punit à travers son personnage en malmenant sérieusement sa famille et ses amis. Il faut reconnaître à Wes Anderson son sens si léger de la dramaturgie, où les moments de soudaine détresse se résolvent sur une idée simple, chorégraphiant les forfaits du goupil sur des polyphonies pop de « garçons de plage » et où l’on ne rechigne pas à quelques pas de danse quand la situation s’améliore. Petit bijou d’animation dont on n’est pas près de se lasser, ce « Fantastic Mister Fox » est à coup sûr une des toutes meilleures adaptations d’une œuvre de Roald Dahl à l’écran, et s’annonce comme l’animal cinématographique le plus rusé qu’on ait rencontré ses temps derniers à la 20th Century.

 

 

Cette fois-ci Chaplin prend du bon temps en emmenant « Charlot à la plage ». Cette petite douceur de la période Essanay n’a certes pas l’ambition de ses futurs chefs d’œuvres de la Mutual et de la First National, mais le plaisir est au rendez-vous, et le soleil de Californie itou. Le film déborde de vie, du premier au dernier plan, dans le montage comme dans l’image. L’œil attiré autant par les facéties du petit vagabond que par ces badauds qui promènent leur chien derrière eux, c’est une splendide comédie humaine qui se joue, un numéro d’acrobatie irréel pleinement ancré dans le monde réel. C’est sur une plage battue par les vents sous un chaud soleil d’été qu’il situe la nouvelle bluette du petit fauché moustachu, en commençant par le plus convenu des gags, celui de la peau de banane. Aïe, ça tombe à plat, littéralement, et on redoute que l’acrobate tombe en panne d’inspiration. Mais immédiatement le génie met le doute en déroute en rencontrant Billy Armstrong, une sorte de double au canotier, dans une scène de méli-mélo irrésistible qui oblige à tirer son chapeau. La suite sur la plage est à l’avenant et ne manque pas de punch y compris de la part de son alter ego plutôt énervé. S’en mêle l’incontournable bourgeois ventru en haut de forme, pas peu fier dans sa belle auto au côté de ce frêle oisillon d’Edna Purviance devant lequel Charlot fera bientôt le paon. D’abord expert en crocs-en-jambe, il se résout à faire la paix autour d’une douceur sucrée avec son rival en moustache, une réconciliation qui vaut comme promesse d’ivrogne (n’oublions pas que la même année « Charlot fait la noce ») pour cet incorrigible farceur. Usant d’un gag éculé en début de film, il réinvente cette fois le gag de la tarte à la crème en le substituant par un cornet de crème glacée. Belle idée qui finit comme il se doit dans le plus absurde des pugilats jusqu’à ce que la police, évidemment, s’en mêle. Pas de morale, pas de critique sociale (ou si peu), les péripéties de « Charlot à la plage » se suffisent à elles-mêmes, et se paient le luxe d’un finish renversant.

 

 

Court toujours, dans un registre comique plus proche de nous, « le Mozart des pickpockets » de Philippe Pollet-Villart a eu lui aussi au son heure de gloire. Au regard de ce savoureux petit film d’une demi-heure, on peut dire qu’il ne les a pas volées ses récompenses. Un duo de branquignols du vol à la tire qui se retrouve avec un orphelin sourd et muet sur les bras comme mascotte improbable en plein Paris, voilà qui a de quoi en laisser plus d’un dubitatif. Surtout que l’auteur réalisateur, qui fait aussi impeccablement l’acteur, pratique l’humour à froid comme s’il avait laissé reposer un Laurel et Hardy quelques années au frigidaire. De l’humour pince sans rire que l’on jurerait filmé au pays des grolandais. Le résultat est simplement délectable. De combines nazes en répliques cultes (« je suis de la police des polices »), voilà une bande qu’on pourrait se repasser indéfiniment avec une même joie renouvelée. Entre Podalydès et Lebowski (évidemment la scène du bowling est irrésistible), avec un beau clin d’œil aux salles obscures (mesdames, surveillez vos sacs à main), « le Mozart des pickpockets » va vous en remontrer du savoir-faire de cinéma. Entre le super gaffeur Philippe qui joue les durs et les tatoués, maladroit et prétentieux, et son inséparable grand dégingandé de Richard en guise de complice comme de faire-valoir (aussi expert en rapine qu’en orthographe), voilà le petit garçon entre quatre mains tout sauf expertes. C’est un peu l’histoire de deux sublimes canailles qui se découvrent une fibre adoptive. Et la tendresse (bordel) ! ce film n’en manque pas en rejoignant les franges de l’émotion chaplinienne. Des cannes, il en faut de bonnes pour courir à travers les rues de Paris après son forfait. Quant au chapeau, il suffira de le tirer au réalisateur qui démontre qu’il a plus d’une idée dans le sien. La parfaite illustration que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures.

 

 

 

Un mélo dans le service des grands cancéreux, voilà une perspective susceptible de rebuter le spectateur. On aurait pourtant tort, pour cette raison, de se priver du film d’Anne Le Ny « ceux qui restent », bien moins plombant qu’il n’y paraît de prime abord. C’est vrai qu’on peut trouver plus romantique que les couloirs d’un hôpital pour faire naître une histoire d’amour mais c’est en général ce genre d’audace scénaristique qui distingue une histoire de ses semblables et qui donne toute sa singularité à une œuvre. Encore faut-il avoir suffisamment de talent de metteur en scène pour faire de ce projet un bon film. Ca tombe bien, de talent de cinéaste, Anne Le Ny n’en manque pas dans ce premier essai derrière la caméra. Elle peut d’abord compter sur celui des autres, de deux comédiens en particulier, parfaitement castés pour ces rôles à vifs : Emmanuelle Devos papillonnante et jacasseuse, et Vincent Lindon taciturne et affaissé, ce registre qu’il connaît mieux que personne. Elle graphiste parisienne et lui prof de banlieue, tous deux rendent visite à leur conjoint respectif au service cancérologie, cantonné dans le hors champ médical de leur chambre. Du compagnon de Lorraine on ne connaîtra que le prénom. Idem en ce qui concerne la femme de Bertrand avec en prime quelques photographies qu’on dépunaisera sur un sur un tableau de liège.  A l’assurance de la mort Anne le Ny préfère les incertitudes de la vie car ce qui l’intéresse au premier chef, c’est justement ceux qui restent. Ces deux êtres qui soudain doivent faire face, littéralement, en adoptant chacun une posture différente. Deux caractères opposés qui vont pourtant se rencontrer à la faveur d’un moment de détresse. De l’absence soudaine de l’un naît le besoin de l’autre qui partage la même galère, ou presque. C’est surtout celle de Bertrand que nous laisse découvrir Anne Le Ny : beau-père d’une fille de seize en pleine crise qui voudrait pouvoir vivre son adolescence pleinement quitte à se murer dans le déni de la maladie de sa mère. Voilà qui n’est pas pour alléger le fardeau pesant sur l’homme de la maison. Ajoutez à cela une brouille familiale parmi les siens, qu’une sœur de passage dans la région tente de raccommoder du mieux qu’elle peut (pas facile non plus pour elle qui semble engluée dans ses propres névroses). Tout ça sent le vécu, d’autant plus qu’Anne Le Ny se réserve à l’écran le rôle de ladite sœur, aussi gaie qu’elle est butée, pourtant la seule à entretenir une relation cordiale avec Valentine, la belle-fille de Bertrand. « C’est la modestie de l’histoire qui me plaît le plus dans ce film : des gens mariés, ordinaires, qui vivent un quotidien ordinaire. La passion leur tombe dessus et pour eux, ça n’a rien de romantique : c’est une catastrophe qui va ravager leur vie. » explique la réalisatrice également à l’écriture. Plombant, direz-vous peut-être. Et pourtant non. C’est sans doute parce que, consciente du pathos qui menace à chaque scène, Anne Le Ny se risque à quelques tentatives comiques du meilleur effet. C’est un enfant qui fait ses premiers pas en arrière plan lors d’un après-midi barbecue, ou une soirée canapé devant Wallace et Gromit. C’est aussi un duo truculent de vendeuses au point presse comme on en trouve dans chaque hall d’hôpital, ces endroits où l’on espère trouver une lecture de diversion pour s’extraire rien qu’un instant de la douleur d’être entre ces murs blancs. C’est, à l’image de ces deux exemples, le souci du détail filmé, de l’émotion qui sourd des pores de l’image comme cette main compatissante qui vient recouvrir l’alliance du mari déprimé. C’est un frôlement à la fête foraine, une manière comme une autre d’échapper au sordide train-train quotidien. C’est enfin des regards qui se croisent, des bouffées d’air que l’on vient chercher sur la terrasse de cet espace thérapeutique si oppressant. « je voulais que, dès le départ, on soit profil bas, modeste. Ouvrir par un plan de mains qui posent des objets sur une table, c’est rentrer tout de suite dans le concret des choses. Et des choses qui racontent. » Jamais Anne Le Ny ne se laisse déborder par son sujet, avec en point de mire un sens remarquable du cadre dans la narration qui pourrait tout à fait en remontrer aux films prétentieux de quelque étudiant tout juste sorti de la Fémis. Chaque scène de couple contribue toujours plus à nous faire croire à ce fil amoureux dont l’issue ne fait aucune illusion. Comme dans tout bon mélodrame, les événements tournent le dos à la mélodie du bonheur (fallait s’en douter vu la chanson si triste de Brian Ferry qu’écoute Lorraine dans son auto-radio), faisant le choix d’une conclusion pas très éloignée de cette « brève rencontre » comme l’avait filmée autrefois David Lean.

 

 

On le redoutait depuis « Kundun » mais cette fois c’est sûr, Martin Scorsese replonge avec « Shutter Island ». Ca fume dans son dernier film, jusqu’à donner l’impression que le moteur chauffe sérieusement dans la dernière ligne droite. Si on doit mesurer aujourd’hui le caractère transgressif d’un film au nombre de clopes que s’allument les acteurs, celui-ci emporte haut la main les suffrages. Le hic c’est que les promesses s’évaporent comme volutes de Lucky Strike à mesure que se déchire le rideau d’une intrigue aux ressorts schizophrènes très largement rebattue et fatalement décevante. C’est pourtant pas faute d’avoir vibré dans ses derniers films aux côtés de ami Léo, son De Niro du XXIème siècle. Même dans le maladif « Gangs of New York » opérait le maestria du grand Scorsese. Mais qu’est-il donc allé se fourvoyer sur cette maudite île ? Le pire c’est que l’illusion fonctionne le temps d’une mise en place prodigieuse, digne de la stature de cet immense raconteur qu’est Scorsese. D’emblée tout y est : personnages dissimulateurs et torturés, ambiance fantastique, atmosphère oppressante sur fond de ciels orageux. Un asile psychiatrique installé dans un vieux fort datant de la guerre civile, avec ses gardes armés, son mystérieux bloc C et ses détenus fous dangereux, des pensionnaires aussi flippants qu’ils sont flippés peut-être soumis à d’ignobles expérimentations, forment le cadre idéal d’une investigation paranoïaque menée par deux U.S. Marshalls sur les dents. Leur préoccupation, qui devient rapidement la nôtre, est de savoir ce qu’est devenue Rachel Solando, introuvable depuis son évasion digne des plus troublants épisodes de la « twilight zone ». Tout se met en place remarquablement, pointant du doigt les réminiscence d’un passé trouble qui ne se limite pas à celui du personnage. Les grands mouvements de caméra posent la situation à la manière de ce remarquable grand zoom qui fond sur la jeep en route vers le centre de détention. Du « sur-cinéma » diront les esprits chagrins, peut-être, mais du genre que j’aime bien. Di Caprio est un Teddy Daniels aquaphobe et habité qui fait face à d’exquis démons en la personne de pointures comme Ben Kingsley, Max Von Sydow, ainsi qu’à l’excellent Mark Ruffalo et Elias Koteas dans une apparition glaçante entre De Niro des « nerfs à vifs » et Brando d’ « Apocalypse Now ». L’univers de Scorsese est raccord : les décors de Dante Ferretti, la photo de Bob Richardson, le montage de la célèbre veuve Powell Thelma Schoonmaker (ne manquent que Roger Harth et les costumes de Donald Cardwell). Tout ce qu’il faut pour imaginer Marty « en route pour la gloire » dans le « shock corridor » avec en main le petit Fuller illustré. « Venant d’une famille où il n’y avait pas de livres, j’ai dû tout apprendre tout seul. Et j’ai tout appris au cinéma. » racontait jadis Martin Scorsese. L’ennui c’est que depuis, il a mis le nez dans le bouquin de Dennis Lehane, nouveau maître du polar noir qui avait servi de matrice formidable à Clint Eastwood pour « Mystic River ». On retrouve dans « Shutter Island » les motifs chers à l’auteur (l’infanticide, les eaux troubles et viciées) de nombreux thèmes communs, ceux de la culpabilité (qu’il partage avec Scorsese), de la mauvaise conscience d’une Amérique versant dans le morbide, allant jusqu’à assassiner la chair de sa chair. Le spectre du communisme pourchassé par les inquisiteurs du McCarthysme, la menace de la Bombe, et les derniers rejetons de la Bête Immonde rapatriés au pays de la Liberté pour poursuivre leur expériences abominables composent une histoire de la violence qui se poursuit aujourd’hui dans les récentes images de Guantanamo ou de la lutte contre un ennemi invisible. Si le sujet de la paranoïa qui agite le pays depuis les années de la Guerre Froide vient secouer le récit dans une suite d’images électrochocs violentes, passé la première heure, l’histoire pourtant prometteuse vient s’enterrer dans un cimetière au fond des bois. « J’écris sur la violence, les failles. » dit Dennis Lehane sur son œuvre. L’ennui c’est que Scorsese a dû tomber dedans. Passé une heure magistrale, on entre dans un sas de compression psychiatrique passablement ennuyeux qui finit par devenir aussi rasoir qu’une cellule capitonnée dont on voudrait se libérer, tandis que le réalisateur se refuse à boucler purement et simplement son histoire. Quelques séquences mises à part (celle qui mène les deux gars dans l’antre du bloc C), on ne retrouve plus guère le Scorsese walshien que l’on adore, ordinairement si vif et si incisif. Les évocations visuelles se chargent d’une lourdeur inhabituelle en multipliant les flash-backs appuyés, les visions d’un onirisme fade. Une seule image de ce fleuve charriant des milliers de corps dans « la Guerre des Mondes » de son ami Spielberg vaut bien mieux que tous les plans montrant ici ces camps de concentration de pacotille qui se voudraient cauchemardesques. Nous prenant par la main pour faire toute la lumière sur cette affaire en nous menant jusqu’à ce phare qui semble bien être au bout du monde, il se laisse entraîner dans un scénario tout en twists et en anagrammes carembars dont le cinéma hollywoodien n’a que trop abusé ces dernières années. « Shutter Island » est une trahison en forme d’entourloupe scénaristique. C’est surtout un film raté qui néglige les possibilités d’une île et qui échoue même à sauver le soldat Daniels.

 

 

Le remarquable téléfilm de Frank Pierson, « Conspiration » revient justement aux origines de l’abominable Solution Finale, au cœur de la conférence ultra-secrète de Wannsee en janvier 1942. Cette réunion de technocrates du gouvernement nazi, exigée par les plus hautes autorités du régime (Hitler par la voix de son Reichsmarschall Goering : « je vous charge de réaliser un plan d’ensemble concernant l’organisation et la mise en œuvre de la Solution Finale de la question juive » dit-il dans sa lettre adressée au gruppenführer Heydrich), s’est tenue dans la plus extrême confidentialité puisqu’il n’en a subsisté qu’un rapport conservé par le pourtant zélé colonel Eichmann. Moment clé de la politique anti-juive menée par les Nazis, elle constitue ni plus ni moins que la mise en place des modalité d’extermination méthodique de tous les Juifs d’Europe (« de Dublin à Vladivostok » comme le clame bien haut le maître de cérémonie de l’assemblée l’impitoyable général Reinhard Heydrich), peuple jusqu’ici confiné dans des ghettos à l’Est, ou bien purement et simplement passés par les armes dans des conditions ignobles par les Einsatzgruppen et les Waffen SS. La gestion de cet afflux massif oblige le gouvernement d’Hitler à opter pour une éradication pure et simple du peuple élu selon des modalités visiblement déjà plus ou moins définies. Sur le plan historique, dans ce téléfilm qui s’appuie sur le rapport conservé par Eichmann, on s’aperçoit que cette réunion n’est finalement qu’une gabegie visant à obtenir de chaque service administratif impliqué une approbation sans réserve d’une solution adoptée par avance, celle que la mémoire juive a conservé sous le nom de Shoah, et qui n’est pas autre chose que le génocide le plus innommable de toute l’histoire de l’humanité. Ce que Pierson montre par contre, en fin scénariste et metteur en scène, c’est que cette assemblée unie sous la même bannière d’antisémitisme forcené, n’est pas qu’un ramassis de démons assoiffés de sang et de mort, d’ignobles ogres cruels en uniformes noirs avec la bave aux lèvres. Certes le représentant du parti, l’obèse docteur Klopfer, est un animal adipeux et pervers, et quelques officiers SS ne manquent pas de zèle quant aux méthodes à adopter pour l’éradication des juifs, mais d’autres, plus timorés, défendent ardemment la solution législative discriminatoire qui vise à purger le Reich petit à petit. Certains même, comme Erich Neumann, se retranchent derrière la nécessité de conserver la main d’œuvre nécessaire au bon approvisionnement militaire pour la poursuite de la guerre. Il faut dire que les évènements ne tournent pas à l’avantage de l’armée du Reich : les Américains viennent d’entrer en guerre et les plans de conquête d’Hitler se trouvent fortement contrariés par l’hiver russe. A la manière d’un Lumet (que Pierson connaît personnellement pour avoir travaillé au scénario de « un après-midi de chien » et « le dossier Anderson »), le réalisateur nous invite à être les témoins privilégiés de cet événement si crucial de l’histoire de la seconde guerre mondiale. Dans l’écrin luxueux d’une grande demeure isolée au bord d’un lac, revêtue d’un manteau de givre à l’image du sinistre Overlook Hotel de « Shining » (voir revue n°32), quinze hommes,  en toute conscience, vont sceller le sort de millions de personnes, condamnés par avance par la folie d’un seul. Kenneth Brannagh, à l’aryenne blondeur et au sourire glacial et sophistiqué, compose à la perfection celui qu’Hitler appelait lui-même « l’homme au cœur de fer », un Heydrich se chargeant de contrer par la terreur les éventuelles protestations qui pourraient entraver la bonne marche de ce qu’il nomme cyniquement encore « l’évacuation des juifs » (et le Major Lange de rappeler que plus de vingt mille déjà furent ainsi « évacués » par balles sous son commandement dans les pays baltes). Flanqué de son insensible séide Eichmann (« je n’ai jamais compris l’engouement pour les merdes sentimentales de Schubert » glisse-t-il vers la fin), le maître de cérémonie mène les débats au son de ses étranges manifestations d’approbation où tous les protagonistes se mettent à cogner vigoureusement du poing sur la table. Sans manichéisme ni didactisme, se contentant des simples conversations rapportées dans le rapport, Pierson parvient à nous faire comprendre l’immensité d’une abomination devenue pour ses exécuteurs comptables une simple formalité administrative, chacun énonçant une suite de solutions et de chiffres tous plus monstrueux les uns que les autres ne revêtant pourtant à leurs yeux à aucun moment une dimension humaine. Passionnant autant qu’effrayant, ce téléfilm de haute facture (HBO et la BBC à la production), se présente, sans aucune intention démonstrative, comme le témoignage le plus pragmatique et glaçant de ce qui relevait jusqu’alors du domaine de l’indicible.

 

 

Vos commentaires

1 Le Jeudi 11 Mars 2010 à 14:32 GMT+2, par eelsoliver

content que tu aies apprécié ce fantastic Mr Fox: en effet, une très bonne surprise.

2 Le Jeudi 11 Mars 2010 à 21:05 GMT+2, par princecranoir

Peut-être le meilleur film de Wes Anderson (en même temps je n'en ai vu que 2 sur 5).

3 Le Vendredi 12 Mars 2010 à 14:26 GMT+2, par eelsoliver

tu as vu lequel en dehors de fantastic MR Fox ?

4 Le Vendredi 12 Mars 2010 à 15:19 GMT+2, par selenie

très heureux de trouver enfin quelqu'un qui pense comme moi pour "Shutter island"... A croire que parce que c'est Scorcese c'est obligatoirement une réussite lorsqu'on lit les critiques des autres... J'ai été moi aussi déçu, la fin bavarde et explicative dénonçant un scénario bancal.

5 Le Vendredi 12 Mars 2010 à 18:00 GMT+2, par princecranoir

J'ai vu "la famille Tenebaum, chroniqué dans la revue n°16.

"Shutter Island" déçoit d'autant plus que ces derniers films ("les infiltrés" en particulier) parvenaient à maintenir un même niveau d'excellence sur la longueur. Ici le film épate vraiment au début, puis se désagrège à mesure que les pans de mystère s'effondrent les un derrière les autres. La fin extrêment explicative rejoint certains moments assez peu inspirés d'un autre grand cinéaste de sa génération : Spielberg s'est montré aussi, parfois, assez peu à l'aise, notamment en déroulant les mécanismes d'un thriller futuriste comme "Minority Report", enlevé au début puis démonstratif et ennuyeux vers la fin.

6 Le Lundi 12 Avril 2010 à 20:53 GMT+2, par lio

J'aime beaucoup tes critiques qui sont très construites et ne manquent pas d'arguments ni de vérités, même si personnellement j'ai bien aimé shutter island =)
Le site est sympa mais par moments un peu tassé, il gagnerait à respirer un peu plus.
Voilà voilà

7 Le Mardi 13 Avril 2010 à 00:07 GMT+2, par princecranoir

C'est à lire en plusieurs fois, bien mâcher puis digérer tranquillement. Innocuité garantie.

"Shutter island" a ses fans, dont je ne suis pas hélas.

8 Le Mardi 13 Avril 2010 à 08:19 GMT+2, par eelsoliver

je rejoins en partie le commentaire de Lio sur tes chroniques, certes brillantes et très bien écrites. Mais je trouve que tu devrais rajouter quelques photos. Ce n'est que mon avis mais comme diraient les Dupont et Dupond dans Tintin: "c'est mon avis et je le partage".

9 Le Mardi 13 Avril 2010 à 09:49 GMT+2, par princecranoir

Oh vous savez, moi et la déco...

10 Le Mardi 13 Avril 2010 à 14:41 GMT+2, par eelsoliver

oui mais tu pourrais ajouter quelques photos... (et puis, obéis à ton ChEF !!!) Ce qui n'enlève rien à la richesse de tes chroniques. Je constate que je ne suis pas le seul à m'en délecter.

11 Le Mardi 13 Avril 2010 à 17:30 GMT+2, par eelsoliver

Sinon, je t'invite à rebondir sur mon billet concernant mes 3 films préférés. J'aimerai avoir ton analyse... Mais bien sûr, je ne te force pas non plus...

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